Tania 1921-2017, une femme libre

Texte écrit pour l’inhumation à Marseille le 24 novembre 2017

Mise à jour et illustrations photos en juillet 2026


A Marseille le 24 novembre 2017, entre 17h à 17h30, la famille et les amis se retrouvent, au Crématorium St Pierre (380 Rue Saint-Pierre), pour l’incinération de Tatiana dite Tania Sonine 1921-2017. Lors de cette cérémonie, nous sommes plusieurs à prendre la parole pour lui rendre hommage. Certains discours étaient improvisés, 2 textes avaient été écrits et lus pour l’occasion.


Texte de son petit fils Thomas Gauthron

Bonjour et merci à tous d’être présents à cette cérémonie.
Aujourd’hui nous sommes tous réunis en mémoire de Tatiana, ma grand-mère, qui nous a quitté peu après son 96ème anniversaire.

8 octobre 2017 – Marseille – 48 rue du Lacydon dans l’appartement de Tania (Photo Rob. Bri.)

Cette disparition nous peine tous, cela est bien naturel mais nous savons qu’elle était arrivée au bout sa vie ou pour être plus exacts au bout de toutes ses vies.
En effet, Tatiana a eu un destin hors du commun, Elle a traversé son siècle en étant toujours actrice de sa vie.
Tout commence le 9 octobre 1921 à Bouyouk-dèré quartier d’Istanbul en Turquie dans un camp de réfugiés russes organisé par le CICR.

1922 – Turquie – Istanbul – Bouyouk-dérè – Tania Sonine et sa mère  Janina Józefa dite Nina Grzybowski 1898-1990

Son père Nicolas Sonin 1896-1971 de Kiev en Ukraine était un héros de guerre, capitaine dans l’armée blanche et sa mère Janina Józefa dite Nina Grzybowski 1898-1990, Polonaise, danseuse de ballets à Odessa ville où ils se sont rencontrés.

La révolution d’octobre 1917 a jeté sur les routes des centaines de milliers de Russes qui ont fuit la violence des bolcheviques et les horreurs de la guerre civile. Sa famille émigre en France en débarquant à Marseille en 1924 dans le camp Hugo. Elle a 3 ans.
Marseille qui l’accueille, Marseille ville de la naissance de son frère André en 1925 et Marseille ou résidera Tania les 7 dernières années de sa vie.
La famille vivra de ville en ville là où le père trouve des travaux généralement manuels.


Tania sera une bonne élève mais souffrira de ne pas se sentir acceptée comme une vraie française.
A 15 ans et demi elle rencontre Robert Gauthron de 19 ans son aîné. Il travaille en Afrique et Tania l’écoute et rêve d’une autre vie, d’une vie d’aventure.
Malgré l’opposition de ses parents, Tania impose son choix et ils se marient quelques semaines plus tard.


Ils partent à Madagascar et Tania va vivre 10 ans avec ce 1er mari. Une vie de femme libre, riche, mondaine mais également chef d’entreprise.

Juin 1937 – bateau Le comte de l’Isle vers Madagascar – Robert Gauthron 1902-1976 et Tatiana Sonine

[////////PARTIE NON LUE CAR TEXTE UN PEU TROP LONG —-

Le voyage commence et il embarque sur le bateau « Leconte de lisle » en direction de Madagascar pour une nouvelle mission de Robert.

Là bas, Tania passe du rêve à la réalité.
Son mari travaille beaucoup et elle s’ennuie dans une vie bourgeoise mais oisive.

1937 – Madagascar – Tatiana Sonine

La communauté française de Diego Suarez (Antsiranana) est soudée mais réduite.
Nous sommes dans le cliché de la vie coloniale : des boys et des serviteurs africains pour toutes les taches du quotidien.

Juillet 1937 – Madagascar – bord de mer près de Mananara – Robert Gauthron

Tania dirige sa maison comme une petite entreprise
Mais Tania est ambitieuse et après 2 ans elle convainc son mari de quitter son poste pour se mettre à son compte à Farafangana (dixit Tania).
Tania participe activement à la construction et au développement de l’activité d’import / export vers France qui fera leurs fortunes.

En 1943 née leur enfant unique Serge.

vers Juillet 1943 – Madagascar – Farafangana – Serge Gauthron 3 mois avec sa mère Tatiana

Elle laisse la nounou s’occuper de son jeune fils et continue de jouer plusieurs rôles pour son mari dont celui de commerciale en enrichissant et gérant le réseaux de clients et de fournisseur.
C’est une très belle femme toujours bien apprêtée.
Parfois elle part en mission à Paris d’où elle organise notamment des soirées mondaines pour conforter les relations commerciales.
Elle fréquence les milieux de la haute couture avec leurs défilés très select…. La petite fille pauvre de Vichy a réussi son ascension sociale !

vers 1947 – photo studio Carmera – Tania Sonine

———–PARTIE NON LUE //////]

Le couple bat de l’aile, Tania n’est plus la petite fille naïve de Vichy et Robert n’est pas toujours présent ni toujours fidèle. Alors que Serge n’a que 4 ans le couple se sépare.

vers juillet 1951 – Madagascar – Antsirabé – Tatiana Sonine

Tania prend son indépendance, elle vie et travaille en femme libre à Antsirabe

Avril 1953 (Pâques) – Madagascar – Antsirabé – Concours D’élégance Automobile – Tatiana Sonine

En 1955 à 34 ans une nouvelle vie commence avec la rencontre « coup de foudre » (dixit Tania) avec Yves Marie Georges Dumy 1926-1977 qui deviendra son 2nd mari.

14 juillet 1954 – Madagascar – Rallye voiture, arrivée à Tananarive – Yves Marie Georges Dumy 1926-1977 et Tatiana Sonine

Là encore contrairement aux usages de l’époque Yves est 5 ans plus jeune qu’elle.
Elle lui apporte son expérience, son réseau de relation et sa confiance et ils enchaînent les missions professionnelles à travers le monde.

  • 1 année à Paris,
  • 2 ans à Phnom Penh (Camboge),
  • 3 ans à Paris où née Patricia Dumy 1959-2005 leur fille unique.
Août 1958 – Cambodge – Angkor Vat – Tatiana Sonine
  • Puis 10 ans à Douala au Cameroun,
  • 2 ans à Dakar au Sénégal
  • en 1974 retour à Paris.
vers 1963 – Cameroun – Douala – Patricia Dumy 1959-2005 et sa mère Tatiana Sonine

Et durant ces 20 ans elle visitera aussi l’Europe de l’ouest l’Afrique l’Asie et l’Amérique. Son grand regret, elle ne fera qu’un seul voyage à Moscou au temps de l’URSS et du KGB.

été 1966 – Venise – Tatiana Sonine
27 décembre 1975 – Tatiana Sonine peint

[//////// Ajout aout 2026—-

Yves et Tania donnaient l’image d’un couple moderne, uni et socialement très intégré. Derrière cette apparence, nourrie par une vie mondaine riche et de nombreuses relations amicales, leur équilibre conjugal semble pourtant avec le temps avoir été plus fragile.

Tania n’était probablement pas une femme facile à vivre au quotidien. Elle était élégante, intelligente, dotée d’un savoir-vivre et d’une éducation remarquables. Mais elle pouvait aussi se montrer égocentrique, froide et rigide. Enfermée dans ce mode de fonctionnement, elle était souvent décrite comme peu empathique et éprouvait de réelles difficultés à exprimer son affection, que ce soit par les mots ou par les gestes. Yves apparaissait presque à l’opposé : généreux, chaleureux, curieux, ouvert aux autres et volontiers séducteur. Il possédait manifestement un certain charisme, qui attirait la sympathie et pouvait aussi susciter l’intérêt de certaines femmes.

Il travaillait beaucoup et gagnait bien sa vie, mais sa correspondance montre également qu’il traversait par moments des périodes de profond découragement, voire de dépression. Face à cette situation, Tania semblait disposer de peu de moyens pour faire évoluer leur relation. Elle était jalouse, mais avait peut-être compris que, pour conserver Yves, leur couple et le mode de vie auquel elle était attachée, elle devait fermer les yeux sur ses infidélités ou finir par les lui pardonner, en espérant que ces liaisons resteraient passagères et qu’il finirait, comme auparavant, par revenir vers elle.==> Lire article Jurisprudence Sonine

———–fin ajout aout 2026//////]

En 1977, cette belle vie s’interrompt car Yves meurt d’un cancer des poumons.
Une nouvelle vie commence, moins flamboyante, car la vie en France n’a pas le luxe de la vie coloniale et Tania n’est pas une femme d’argent et le couple a consommé et peu épargné.
A 56 ans Tania part à Aix en Provence, devient peintre comme son grand père Vladimir Sonine et antiquaire pour s’assurer un peu de revenus. L’activité vivote et les peintures sont dures à vendre.

Juillet 1980 A la Roupillette – Tatiana Sonine peint

[//////// Ajout juillet 2026—-

Dans les années 1980 à 1991 nous voyons beaucoup plus souvent Tania car elle vivait à une dizaine de kilomètres de notre maison de Calas. C’était une grand-mère élégante et raffinée, sans être particulièrement chaleureuse, mais elle se montrait toujours aimable avec nous. Elle ne faisait pas d’ingérence avec nos parents, je n’ai pas le souvenir qu’elle nous ait crié dessus une seule fois ? Elle se tenait droite et sa tenue était toujours impeccable. Chez elle, le calme et le silence étaient de mise. Je ne l’ai jamais vue s’énerver. Elle faisait preuve d’un grand sang-froid, n’élevait jamais la voix, mais savait dire froidement le fond de sa pensée lorsque cela lui semblait nécessaire.

C’est notamment elle qui nous fit découvrir les films de James Bond, dont elle possédait presque toute la collection en cassettes vidéo. Nous étions toujours ravis d’aller les regarder chez elle. Elle était également une excellente cuisinière. Enfant, j’étais naturellement plus attiré par les desserts : j’adoptai immédiatement sa mousse au chocolat, composée uniquement de 300 grammes de chocolat et 12 œufs. Cette recette est devenue, au fil des années, l’une de mes spécialités et a fait le bonheur de nombreux invités. Elle préparait aussi une excellente crème au caramel, mais j’étais moins amateur de ce type de dessert. Je ne sais pas d’où lui venait ce talent pour la cuisine, car nous n’avons jamais vu sa mère, Janina, recevoir à déjeuner ou à dîner. Lorsque Tania nous invitait, Janina ne semblait d’ailleurs pas participer à la préparation des repas ni aider sa fille en cuisine. Tania avait, en tout cas, un véritable sens de la réception. Sa table était toujours impeccable : nappe parfaitement dressée, belle vaisselle, couverts en argenterie et verres assortis. Tout était préparé avec soin et élégance.

———–fin ajout juillet 2026//////]

Après un passage à Cannes elle quitte la France dans les années 90 pour rejoindre sa fille et son petit-fils Julian qui vivent à Fuengirola en Espagne. Tania a toujours été fusionnelle avec sa fille Patricia.
Serge en a d’ailleurs pris ombrage et a toujours reproché à sa mère de le faire passer après sa sœur. Il ne s’est jamais entendu avec Patricia.
Les relations sont orageuses entre eux jusqu’ à la brouille [vers 1992] et nous ne verrons plus Tania pendant 13 ans !

31 décembre 1993 – Botafumeiro – Cristobal Tome, Patricia Dumy,Tatiana Sonin et Julian Tome

Tania vit au grès des affaires de Cristobal Tome 1949-2016 le mari de Patricia. En 1999 toute la famille part à Lauderdale en Floride. Tania m’a dit que c’était le paradis avec une grande maison, un grand jardin et des fruits qu’on cueille dans les arbres !
Mais l’enfer n’est jamais très loin et Patricia décède en 2005 d’une leucémie à 45 ans et tout le monde rentre en Espagne. Ce grand malheur à un point positif, en apprenant le décès de Patricia, Serge renoue le contact avec sa mère, l’invite à partager les fêtes de Noel 2005 à Marseille chez notre mère Nicole, avec toute la famille. Elle s’installera définitivement à Marseille en 2010.

3 septembre 2010 – Marseille – Tatiana Sonine

Au-delà du parcours exceptionnel je pense qu’on retient tous une femme avec du charisme. Froide au premier abord qu’il fallait dépasser, c’était une femme généreuse et fidèle en amitiés et votre présence à tous l’atteste. Toujours digne et courageuse elle n’aimait pas se plaindre des petites douleurs de quotidien et s’intéressait aux autres. Elle était toujours optimiste et attentionnée avec ses amis et sa famille et avec toujours un regard vers demain sans nostalgie.

6 juin 2017 – Tatiana Sonine

Pour avoir plusieurs fois discuté avec elle, je sais qu’elle ne redoutait pas la mort. Elle avait très peur de perdre son autonomie et préférait partir « proprement » et sans souffrance. Avec Tania il n’y avait pas de grandes effusions ni démonstrations. Mais il y a 2 semaines sur son lit d’hôpital, elle nous a pris au téléphone et nous a dit qu’elle nous aimait. Nous avons pu nous aussi lui dire tout notre amour. Et Julian le fils de Patricia avec lequel elle était fâchée depuis 2 mois, a pu s’expliquer et apaiser tous les petits sujets de discorde. Après ce dernier appel, elle est devenue sereine et apaisée et a pu lâcher prise…

Famille, voisins et amis, je voudrai tous vous remercier pour l’affection et l’aide que vous avez apporté à Tania. En particulier un immense Merci à Maman qui s’est comportée comme une fille de Tania ces dernières années. S’invitant mutuellement, s’occupant d’elle et ses derniers jours allant plusieurs fois à son chevet. Elle s’est même s’occuper de l’organisation de l’inhumation.

Un Grand MERCI aussi à Robert qui était présent à ses côtés et qui a lui aussi beaucoup donné.
Voilà Tania, là où tu es, je crois que tu peux être fier de la vie et la personne que tu as été.
On pense tous fort à toi, on t’embrasse fort et on te souhaite de reposer en paix.



Texte d’Evelyne Kubler amie de  Serge Gauthron 1943-2020 :

Très chère Tatiana,
Je ne regrette pas d’avoir bousculé ton fils pour que tu viennes nous rejoindre à Marseille ce Noël 2005.
Tu venais de perdre Patricia, je n’aurais pas pas compris que tu restes seule avec ton chagrin à Fuengirola alors que nous étions tous réunis pour fêter cette fin d’année.
Le 1er Noël où 4 générations se retrouvaient avec le petit nouveau : Alexis.
Tu te rends compte 4 générations ! C’était beau !
Tatiana,Tu es entrée dans ma vie, tu t’y es installée comme une grand-mère.
Tu me racontais ton histoire, tes voyages,
Tu écoutais mes récits, mes confidences comme une grand-mère.
Tu aimais que je débarque chez toi à l’improviste prendre un thé
Que je vienne un jour à midi, chaque semaine avec mon cabas de provisions pour te préparer des petits plats, accompagnés d’un bon vin.
Toi tu dressais une jolie table, comme tu savais si bien le faire.
Tu me regardais cuisiner, tu me demandais un peu inquiète
« mais tu crois que c’est bon ? »
Tu ne laissais rien dans l’assiette….
Et nous trinquions à l’amitié, à l’amour et à notre santé.
Ces petits moments vont me manquer
Tatiana, tu me manques déjà !
Pour cet adieu, j’ai choisi un poème de Charles Peguy. Quelle coïncidence ! Tu as lu ce texte à Patricia pour son dernier voyage et Julian souhaite te le lire à son tour.


Il s’intitule « le fil n’est pas coupé », texte de Charles Péguy

Le fil n’est pas coupé,
La mort n’est rien. pas une fin
Je suis seulement passé de l’autre côté,
Je suis moi, vous êtes vous,
Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours,
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,
Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait.
N’employez pas un ton différent,
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi.
Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été,
Sans emphase d’aucune sorte, sans aucune trace d’ombre.
La Vie signifie ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de vos pensées,
Simplement parce que je suis hors de votre vue ?
Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.
Courage, je chemine toujours avec vous,
Jusqu’au jour où nos chemins se rencontreront.


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