Ніколай та Ніна, французька доля російсько-польської пари
Nicolas i Nina, francuskie losy rosyjsko-polskiej pary

Cet article est consacré à, Nicolas Sonine 1896-1971 (nom d’origine : Николай Владимирович Сонин : Nikolaï Vladimirovitch Sonin) et Janina Grzybowski 1898-1990 surnommée Nina, mes arrière-grands-parents russo-polonais.
« russo-polonais », il faut se replacer dans le contexte géopolitique de l’époque. À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, l’Empire russe constituait une immense puissance politique, militaire et culturelle en Europe orientale. Une grande partie de l’Ukraine actuelle appartenait alors à cet empire, tandis que la Pologne avait été partagée entre plusieurs puissances, dont l’Empire Russe. Les appartenances impériales, régionales, linguistiques et culturelles se superposaient d’une manière très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.
Janina s’identifiait comme polonaise. Nicolas, lui, se qualifiait de russe, et tous deux parlaient russe entre eux. Cela ne signifie pas pour autant qu’il était dépourvu d’attaches profondes avec l’Ukraine, sa terre d’origine, ni qu’il avait renoncé aux cultures, aux traditions et aux souvenirs familiaux qui lui étaient propres.
Nicolas avait servi et défendu l’Empire russe : c’est dans ce cadre politique, administratif, militaire et social qu’il avait grandi et vécu une partie de son existence. Son identité pouvait donc être à la fois russe par son appartenance à l’Empire et son parcours, tout en restant profondément liée à l’Ukraine par ses origines et son histoire familiale.
Je tiens donc à m’excuser auprès de mes cousins si l’emploi de ce terme, appliqué aux ukrainiens ou polonais, peut aujourd’hui sembler ambigu ou douloureux. Mon intention n’est pas de nier les racines ukrainiennes de Nicolas, mais d’éviter tout anachronisme en respectant la manière dont il se désignait lui-même. L’Ukraine est aujourd’hui un État souverain qui défend légitimement son indépendance face à l’agression russe (le pays homonyme de l’Empire). À titre personnel, je suis convaincu que, placé dans le contexte actuel, Nicolas se serait reconnu comme Ukrainien et aurait défendu sa terre natale.
Cet article s’appuie sur les recherches que j’ai menées (à distance) dans plusieurs régions de France (merci notamment aux Archives Départementales de l’Allier), en Ukraine et en Pologne, avec l’aide précieuse de mes cousins ukrainiens et polonais. Afin d’apporter davantage de force et d’humanité à leur histoire, il repose également sur les mémoires de leur fille Tatiana Sonine 1921-2017 dite Tania, sur des souvenirs de ma mère (à l’époque où elle était l’épouse de Serge Gauthron 1943-2020 fils de Tania) et sur le témoignage de leur petite fille Isabelle Sonina (fille d’André Sonina 1925-1960). Je les remercie tous chaleureusement pour leurs contributions déterminantes.
Pour en savoir plus sur la vie et les souvenirs de Tania :
Pour ma part, je n’ai pas connu mon arrière-grand-père, Nicolas étant décédé avant ma naissance. J’ai toutefois beaucoup entendu parlé de lui, toujours en des termes très élogieux. Ma mère me disait souvent que j’avais, comme lui, « la main verte » et le même goût pour la nature.
Mon arrière-grand-mère polonaise, Janina, je la voyais de temps en temps lors d’événements familiaux.

Au milieu des années 1980, elle vivait seule dans un studio à 50 mètres de chez sa fille Tania. Elle parlait très mal le français ce qui réduisait encore plus son autonomie et limitait considérablement nos échanges.
Dans mes souvenirs, Nina, devenue âgée et corpulente, se déplaçait difficilement. Il fallait souvent l’aider à marcher, lui apporter un verre ou un plat lorsqu’elle restait installée dans un fauteuil ou un canapé.

Elle n’était pas particulièrement chaleureuse et ne semblait guère s’intéresser à ses arrière-petits-enfants. De notre côté, avec mes frères, nous ne cherchions pas spécialement à échanger avec elle. Je ne sais pas si beaucoup de choses retenaient son attention, en dehors d’un bon repas… et, je le découvris plus tard, la compagnie des hommes.
Elle avait en effet la réputation d’avoir eu une vie sentimentale assez libre et de ne pas avoir toujours été fidèle. Cet aspect de sa personnalité est évoqué dans le dossier de naturalisation de 1935 (« serait de mœurs faciles ») comme motif principal du refus. Le dossier suivant ayant conduit à leurs naturalisations en 1939 montre que ce motif n’était alors plus retenu :
Dossiers de naturalisation de 1939
Ces étrangers paraissent particulièrement
bien assimilés à nos mœurs et coutumes.
Bonne santé, officier de l’armée russe
a été blessé et décoré plusieurs fois.
Il serait susceptible d’obtenir un emploi
auprès de son gendre fixé à Mananara Nord,
(Martinique) [erreur ==> Madagascar] mais après naturalisation seulement.
Il est bon travailleur, très considéré
de son employeur, M. Cassat, qui l’occupe
depuis 1932.
Conduite et moralité bonnes.
Son attitude paraît correcte.
La conduite de son épouse qui avait
laissé à désirer à un moment donné s’est améliorée
et à l’heure actuelle je ne vois aucun inconvénient
à ce que la demande présentée soit très
accueillie.

Il faut toutefois replacer cette situation dans son contexte. À cette époque, son couple avec Nicolas, battait déjà sérieusement de l’aile. Il semble qu’ils soient restés ensemble avant tout pour des raisons financières et achever l’éducation de leur fils André Sonina (1925-1960).

Avant-guerre, de nombreuses femmes ne disposaient pas de revenus propres et dépendaient financièrement de leur mari. Dans ces conditions, une séparation ou un divorce pouvait s’avérer matériellement très difficile. Cette dépendance économique a probablement contribué à prolonger leur vie commune, malgré leurs mésententes et l’éloignement qui s’était installé entre eux.
Janina s’était remariée en 1960 à Prayssas (Lot-et-Garonne – 47) avec Ludwig Kot (1904-1968).


Ce mari est décédé à Concots, dans le département du Lot (46), à une cinquantaine de kilomètres de Prayssac. Devenue veuve, elle vivait en 1970 dans une maison située au 6 route de Noiseau, à Sucy-en-Brie, dans le Val-de-Marne. Au début de l’année 1976, elle s’installa dans un appartement au 24 rue de la Fontaine-Henri-IV, à Chaville dans les Hauts-de-Seine.
Elle eu d’autres compagnons, plus ou moins éphémères, toujours d’origine polonais. Hormis quelques travaux de couture qui lui permettaient de gagner un peu d’argent, elle n’a jamais exercé d’activité professionnelle régulière. Elle fut successivement entretenue par son mari, puis par ses compagnons et, dans les dernières années de sa vie, par sa fille Tania et son petit-fils Serge Gauthron.

Anecdote rapportée par ma mère : alors que Nina vivait à Aix-en-Provence, déjà âgée de plus de 80 ans, elle recevait environ une fois par mois la visite d’un homme d’environ 75 ans, d’origine polonaise. Il venait spécialement de Bordeaux en train pour passer le week-end avec elle. Elle raconta un jour avoir demandé à son médecin s’il était normal, à son âge, d’éprouver encore de l’envie pour « la chose ». Celui-ci lui aurait répondu avec humour que, tant qu’elle en avait envie, c’était au contraire le signe que tout allait bien et qu’il fallait continuer à écouter son corps. Elle aimait le luxe et se faisait volontiers offrir des fourrures et des bijoux par ses compagnons…
Pour ceux qui ont connus Nicolas et Janina, le contraste entre leurs personnalités semblait saisissant. Tous parlaient de Nicolas avec beaucoup d’affection et en disaient le plus grand bien, tandis que les souvenirs laissés par Nina étaient nettement plus réservés.
Voici notamment comment ma mère les décrivait :
Nicolas était une personne simple, attentionnée, sympathique et proche de la nature. Tous ses proches et ceux qui l’ont connu l’ont aimé ou apprécié
Il a aidé à élever son petit fils Nicolas Sonina qui a perdu son père très jeune.
Il était un peu l’opposé de sa femme Janina qui était critique et indifférente aux autres.
À la fin de l’année 1980, Janina quitte Chaville [24 rue de la fontaine Henri IV] pour entrer dans une maison de retraite à Puyloubier [Foyer l’Ensouleiado résidence route de Trets], près d’Aix-en-Provence. Elle n’y est pas restée très longtemps car elle se plaignait de la nourriture. Tania a cherché une maison proche de chez elle et l’a prise chez elle. Mais sa mère lui rendait la vie impossible. Jamais contente, toujours critique et culpabilisante. Puis Tania a trouvé le local [cours Gambetta à Aix] dans lequel elle avait sa boutique d’antiquité et tableau au rez-de-chaussée et des pièces à vivre au 1er étage. C’est à ce moment là qu’elle a pris un studio pour sa mère proche de chez elle.
Ma mère m’a également expliqué que Serge était très attaché à son grand-père. Nicolas était souvent la seule personne de sa famille présente à Paris en même temps que lui : son père vivait à Madagascar, tandis que sa mère séjournait elle aussi à Madagascar ou dans d’autres pays d’Afrique. Nicolas le recevait régulièrement et échangeait avec lui. Pour ma mère, qui n’avait jamais entretenu de relations très affectueuses avec ses propres grands-pères, Nicolas a sans doute joué, d’une certaine manière, le rôle d’un grand-père de substitution. Elle l’aimait beaucoup et appréciait particulièrement l’écouter raconter ses histoires, ses souvenirs et parler de ses passions. Plus tard, dans les années 1980, alors que ma mère entretenait toujours des relations difficiles et conflictuelles avec sa propre mère, c’est auprès de Tania qu’elle trouvait du réconfort, une écoute attentive et des conseils, sans se sentir jugée. Là encore, Tania a sans doute représenté pour elle, d’une certaine manière, la figure maternelle qu’elle aurait aimé avoir.
Isabelle conserve un souvenir plus nuancé sur Janina :
Nicolas était intelligent, curieux et habile de ses mains. Cultivé et dépourvu de préjugés, il s’intéressait particulièrement à l’histoire et à la géographie.
Janina était moins cultivée et moins bien intégrée à la société française que Nicolas, en partie à cause de la barrière de la langue. Elle ne parvint jamais à maîtriser véritablement le français. Elda Carazzetti 1921-1989 (veuve d’André Sonina 1925-1960), mère d’Isabelle, allait régulièrement lui rendre visite à son domicile au 24 rue de la fontaine Henri IV à Chaville. Elda était profondément empathique et accordait une grande importance à la famille ainsi qu’au respect des anciens. Mais si ces rencontres avaient toujours été pénibles ou dépourvues d’intérêt, on peut supposer qu’elle aurait fini par les espacer, voire par y renoncer. La régularité de ces visites laisse donc penser qu’un lien réel s’était établi entre elles.
Comme beaucoup d’immigrés de sa génération, Nicolas avait dû, malgré son niveau d’éducation et son rang d’officier dans l’armée, accepter des emplois manuels sous qualifiés, comme ouvrier (à Constantinople), saisonnier dans les vignes (années 1920), manœuvre dans un garage (avant guerre) ou employer au service courrier de France Soir (années 1960). Il ne s’en plaignait pourtant jamais.
Comme l’explique Tania dans ses mémoires, ses parents se sont rencontrés dans les années 1920, au cœur des bouleversements provoqués par la Révolution russe et la guerre civile qui suivit.
Après sa scolarité au collège, Nicolas entre à 18 ans à l’École militaire de Kiev. Il est référencé sur le site Russe ria1914 comme « Sonin Nikolaï Vladimirovitch grade enseigne du 15e régiment de fusiliers contusionné le 31 octobre 1915 près des bosquets d’Ostrov » :
Сонин Николай Владимирович – прапорщик. Контужен 31.10.1915 у рощиц. Остров.
Le dossier de naturalisation refusé de 1935 confirme la blessure de 1915 et indique une seconde en 1920 :
A-t-il appartenu à une unité combattante ? A-t-il été blessé ? cité ?
oui, dans divers régiments
Le 31.10.1915 et en juin 1920 pendant la Révolution
Décoré 4 fois Ordres divers

Analysons la patte d’épaule : 15e régiment de fusiliers


L’épaulette visible sur le portrait permet de confirmer l’unité de Nicolas. Elle porte le nombre 15, surmonté du monogramme couronné « Н I » représentant le roi Nicolas Ier du Monténégro (1841-1921), chef honorifique du 15ᵉ régiment de fusiliers de l’armée impériale russe. Cette identification concorde avec les documents militaires qui rattachent Nicolas Sonine à ce régiment.


Mes cousins ukrainiens m’ont transmit la transcription partielle d’un document exceptionnel : les mémoires de Boris Peterovich Zhezherin 1912-2006 fils de Peter S. Zhezherin et Olga Vladimirovna Sonina 1882-1964.

En 1917, alors qu’il n’avait que cinq ans, Boris vécut une dernière rencontre marquante avec son oncle, l’officier Nicolas Sonin, surnommé Kolya. Devenu adulte, il en conserva un souvenir très vif :
1917
….
Le père [Peter Zhezherin] dit quelque chose avec enthousiasme et, après avoir fini de dîner, repart précipitamment. À table, Mère [Olga Vladimirovna Sonina] mentionne qu’elle a reçu une lettre de notre grand-père et qu’un de ces jours, oncle Kolya [surnom de Nicolas Sonin], le frère de ma mère, le lieutenant Sonin, devrait nous rejoindre du front. …
… Quelques jours plus tard, l’oncle Kolya arriva. Il avait obtenu une brève permission pour quitter le front — l’armée en campagne — en récompense de ses services lors de l’offensive du front du Sud-Ouest en Galicie (l’opération connue sous le nom d’offensive Broussilov). J’avais déjà vu des officiers rendre visite à la princesse Kildicheva dans notre cour ; il leur ressemblait trait pour trait, vêtu d’un uniforme d’officier flambant neuf : une vareuse cintrée par une large ceinture à la boucle étincelante ornée d’un aigle, complétée par un baudrier, des épaulettes dorées, un sabre au côté gauche et une petite croix de fer épinglée sur la poitrine. Ses éperons tintaient agréablement à chacun de ses pas. Je l’observais, lui et sa tenue, avec admiration ; à mes yeux, il incarnait la perfection masculine : force, bravoure et héroïsme. En réalité pourtant — d’après les souvenirs de mon père —, il était de petite taille et n’avait pas une constitution particulièrement robuste… Tout au long de la soirée, assis à table, il raconta la vie dans les tranchées : des histoires sur les soldats et les moments où ils s’étaient fait justice eux-mêmes face aux officiers, sur les Allemands et divers combats, ainsi que sur les terrifiantes charges à la baïonnette……
Une grande partie de son récit m’échappait, et pourtant j’écoutais, suspendu à ses lèvres, le souffle coupé. Pour clore ses histoires, il nous montra ses trophées de guerre : le casque et le sabre d’un officier allemand qu’il avait capturé. Il avait pris part à une mission audacieuse — menée à bien avec succès — consistant à capturer un officier supérieur du Kaiser porteur de documents militaires précieux et à le ramener au quartier général de son unité ; pour cet exploit, il reçut la croix de Saint-Georges (4e classe), tandis qu’il conserva le casque et le sabre de l’officier en souvenir de cette opération réussie. J’ai longuement examiné ces souvenirs avec curiosité : le casque en métal, recouvert d’émail noir brillant, était véritablement saisissant ; un aigle en argent au bec de rapace, étincelant, y était fixé à l’avant ; il était surmonté d’une pointe acérée en argent évoquant une lance et bordé d’une bande de fils d’argent tressés, assortie d’une jugulaire du même métal ; l’intérieur était doublé d’un cuir souple jaune pâle — chaque détail témoignant d’une précision toute allemande. Le sabre présentait une garde et une poignée dorées ainsi qu’un fourreau en cuir noir aux garnitures en laiton ; sa lame en acier étincelant, d’un tranchant de rasoir, portait une inscription en caractères gothiques : « L’Allemagne avant tout ! » (Deutschland über alles). L’oncle Kolya est parti le lendemain, je ne l’ai plus jamais revu et je ne savais rien de plus sur lui, mais dans le sous-sol de la prison du NKVD régional en 1937, ils m’ont demandé des aveux sur mes liens avec le lieutenant du tsar Nikolaï Sonin et mes vues monarchistes.
Dans ses souvenirs d’enfance, Boris raconte qu’à l’âge de cinq ans il éprouvait une profonde admiration pour son oncle Nicolas, auréolé à ses yeux du prestige de ses exploits militaires. Il le percevait alors comme un homme grand et fort. Son père Peter lui expliqua plus tard que Nicolas était en réalité de petite taille et de corpulence moyenne.
Les photographies prises dans les années 1920 montrent en effet un homme plutôt svelte. Nicolas mesurait 1,65 m (AD03 cote : 1521 W 65 : dossier Commissariat police Vichy n° 3250/8), une taille alors tout à fait courante pour un homme russe de sa génération. La carte d’identité de Janina indique qu’elle mesurait 1,60 m. Sur les photographies où le couple apparaît côte à côte, Nicolas semble bien la dépasser d’environ cinq centimètres.
Selon le récit de son neveu Boris, Nicolas participa à une opération particulièrement audacieuse, au cours de laquelle il captura un officier important de l’armée allemande et le ramena au quartier général de son unité avec de précieux documents militaires. Il conserva ensuite le casque et le sabre de l’officier capturé en souvenir de cette opération. Cet exploit lui valut la très prestigieuse Croix de Saint-Georges du soldat de 4ᵉ degré :

Cette médaille récompensait directement un acte de courage au combat et constituait une catégorie à part, distincte de la progression ordinaire des ordres d’officier.
Son dossier de naturalisation (1939) précise qu’il s’engagea volontairement le 24 juillet 1914 et fut démobilisé le 1er mars 1918. Officier dans l’armée régulière (« Il a quitté l’armé après avoir conquis le grade de capitaine et exercé les fonctions de commandant »), il participa aux combats contre les forces révolutionnaires. Sur une autre page, nous avons des précisions sur cet engagement :
… mariés à Odessa, ils ont deux enfants, une fille devenue
française par son mariage et un fils de 13 ans.
De bons renseignements sont fournis par le Commissaire
de Police de Vichy sur les intéressés :
M. SONINE s’est engagé en 1914 dans l’armée russe, élève
d’une école militaire, devint officier, et fut deux fois blessé.
Il est titulaire de quatre décorations.
Après la révolution, il a combattu dans l’armée Blanche.
Il est toujours apte au service militaire.
Il est employé dans un garage de Vichy.
Il fut donc blessé au cours de cette période et reçut quatre décorations militaires. Isabelle se souvient les avoir vues lorsqu’elle était jeune, mais ne serait aujourd’hui plus en mesure de les identifier.
Ce ne sont toutefois que des hypothèses : un jeune officier du 15ᵉ régiment, blessé au combat puis resté en service, aurait pu progresser dans la hiérarchie ordinaire des décorations d’officier et recevoir notamment les trois distinctions suivantes :

- Ordre de Saint-Stanislas, 3ᵉ classe, avec épées et nœud
- Ordre de Sainte-Anne, 3ᵉ classe, avec épées et nœud
- Ordre de Saint-Stanislas, 2ᵉ classe, avec épées
Nicolas racontait volontiers à ma mère un épisode de la guerre contre les bolcheviques. Nicolas, avec une petite troupe, a eu à se déplacer la nuit, le long des lignes ennemies, en suivant un cours d’eau. Le jour, ils se tenaient planqués sans bruit. Rapidement, ils n’ont plus eu de nourriture et aucun ravitaillement possible. Nicolas dit alors à ses soldats « mangeons tout ce que nous pouvons ». Et il montra l’exemple en mangeant des vers crus, des petits poissons crus, des herbes… certains suivirent son exemple, d’autres en furent incapables, vomissant tripes et boyaux. Quand ils furent enfin en zone libre, tous ceux qui avaient suivi l’exemple de Nicolas étaient maigres, dénutris mais vivants. Tous les autres étaient morts au cours de leur épopée le long des lignes ennemies.
Selon Isabelle, Nicolas emportait toujours avec lui une petite icône peinte par son père, Vladimir Dmitrievitch Sonin (1852-1942), sur une plaque de pierre claire, probablement en albâtre, en calcaire fin ou en marbre. Porte bonheur, il la conservait précieusement dans la poche intérieure de sa veste, du côté du cœur. Cette icône lui aurait sauvé la vie (en tout cas d’une blessure sérieuse) ! Lors des combats, la projection d’un éclat métallique aurait été arrêtée par la plaque sur laquelle l’icône était peinte. Le trou visible dans l’angle supérieur droit correspondrait à l’impact du projectile.

Cette icône présente de fortes similitudes avec les représentations traditionnelles de Saint Pantaléon (ou Panteleïmon) le Guérisseur, saint médecin vénéré dans l’Église orthodoxe.
Le texte serait « ΟΑΓΙΟΣ ΠΑΝΤΕΛΕΗΜΩΝ » : Le Saint Panteleimon

A partir de l’icone effacée (à gauche) et de la représentation précédente, l’intelligence artificielle nous propose (au milieu) une reconstitution possible et une autre proche de son aspect d’origine :

Icône de Nicolas

Icône de Nicolas, reconstitution IA

Icône de Nicolas, reconstitution d’origine avec IA

Nicolas Sonine a conservé un ancien sabre-briquet, appartenant vraisemblablement à la grande famille des sabres courts d’infanterie européens du XIXᵉ siècle. Long de 67 cm, avec une lame de 57 cm pour environ 3 cm de largeur, il présente une monture en laiton, une poignée fortement cannelée, une garde en forme de D et une lame large, légèrement courbe. L’ensemble de ces caractéristiques, notamment les dimensions de la lame, le rapproche fortement des sabres-briquets français de type An XI ou de l’un des nombreux modèles européens qui s’en sont inspirés. Le quillon, aujourd’hui nettement cassé, ne présente donc plus sa forme d’origine, tandis que la lame, très oxydée, ne laisse apparaître aucun poinçon ou marquage permettant d’en établir précisément la provenance. Il serait par conséquent imprudent de l’identifier avec certitude comme un sabre français réglementaire. Son lien avec le parcours militaire de Nicolas reste également difficile à établir : ce type d’arme était déjà ancien lorsqu’il servait dans l’armée russe puis, vraisemblablement, participa aux combats de la guerre civile. Nicolas a néanmoins pu entrer en sa possession en Russie, où circulaient encore des armes anciennes, ou l’acquérir plus tard au cours de sa vie. L’hypothèse qu’il ait pu l’utiliser contre les bolcheviques ne peut être exclue, mais elle ne repose à ce stade sur aucune preuve matérielle ou documentaire.
Face à l’avancée des bolcheviks et à la déroute progressive des armées blanches, Nicolas se replia jusqu’à Odessa. Dans cette ville, il rencontra Nina, alors danseuse au sein d’une troupe de ballets folkloriques. Après leur défaite, de nombreux militaires refusant d’intégrer l’armée révolutionnaire quittèrent la ville par bateau et trouvèrent provisoirement refuge dans l’Empire Ottoman (actuelle Turquie). Nicolas avait expliqué à ma mère qu’il avait fuit la Russie parce que, en tant que gradé militaire ayant combattu pour le tsar, il aurait été fusillé par les bolcheviques si ceux ci l’avaient fait prisonnier. D’ailleurs, rappelons qu’il a été blessé en juin 1920, alors qu’il avait officiellement été démobilisé le 1er mars 1918. Ce décalage montre qu’il avait continué à prendre part aux combats après sa démobilisation, vraisemblablement à Odessa au sein de milices ou de formations civiles armées, et ce jusqu’aux derniers moments de la guerre civile.
Je reviendrai plus loin en détail sur ce témoignage clef. Jerzy Chrząszcz, neveu de Nina, confirme cette situation :
Dans la région d’Odessa, les combats se poursuivirent entre 1918 et 1920. Odessa passa de main en main à plusieurs reprises. Entre autres, elle tomba dans l’armée où Nicolas Sonine était officier. Finalement, les bolcheviks l’emportèrent et, pour cette raison, Nicolas et Janina durent fuir.

Dans leur dossier de naturalisation, Nicolas et Nina déclarent s’être mariés le 3 mai 1920 à Odessa. Pourtant, les archives d’Odessa m’ont indiqué, il y a quelques années, qu’aucun mariage ne correspond à ce couple dans les registres de la ville entre 1919 et 1922…
Cela paraît finalement assez vraisemblable. En période de guerre civil, la vie est précaire et la célébration officielle d’un mariage ne constitue sans doute pas une priorité. En revanche, au moment de remplir des dossiers d’immigration, alors que Nina était enceinte, il pouvait être essentiel de se présenter comme un couple marié afin de réduire le risque d’être séparés.

Ils auraient donc pu choisir ensemble une date qui avait une signification particulière pour eux : celle de leur rencontre, de leurs fiançailles, de leur décision de quitter Odessa ensemble ou d’un autre événement important de leur histoire ? Ils savaient probablement qu’il serait alors très difficile à l’administration ottomane (turc aujourd’hui) ou française de vérifier et infirmer cette déclaration.
Le plus cocasse est que cette date déclarée finit par les considérer administrativement comme mari et femme. Ils se séparèrent vers 1945 sans faire de démarche particulière. Puis Nina a voulu refaire sa vie, se remarier, elle comprit qu’elle devait auparavant divorcer de Nicolas. L’histoire se conclut par une situation pour le moins singulière : un divorce prononcé en 1959 (14 ans après la séparation) pour mettre fin à une absence de mariage.

Le principal bureau d’information de Constantinople (Istanbul) capitale de l’Empire ottoman (Turquie) a enregistré le couple sous les 2 matricules consécutifs :
- 12533 Сонин Николай Шт.-Кап. (Sonine, Nikolaï, capitaine en second)
- 12534 Сонина Анна (Anna Sonina)
Ils font partie de la liste des passagers évacués à partir de la Crimée en 1920 sur un des navires suivants :
- les bateaux à vapeur : « Alexander Mikhailovich », « Ayu-Dag », « Vitim », « General Alekseev », « D-94 », « Konstantin », « Lazarev », « Orlik ». , « Peter Regir », « Rashid-Pasha », « Rion », « Rumyantsev », « Rus », « Sceget », « Tserigo », « Sharbrok », « Yalta », dragueur de mines n° 412.
Nicolas y est désigné comme stabs-kapitan, c’est-à-dire capitaine en second. Dans l’armée impériale russe, ce grade d’officier se situait immédiatement au-dessous de celui de capitaine. Cela témoigne de la progression de Nicolas dans la hiérarchie militaire.
Leur fille Tania est née à Constantinople (Istanbul) le 9 octobre 1921 du calendrier julien (soit le 22 octobre 1921) dans le quartier de Bouyouk-dèré. Nicolas travaille comme ouvrier (dossier de naturalisation de 1935). Il raconta à Isabelle qu’un bateau à destination des États-Unis, qu’il devait initialement prendre, transportait des personnes atteintes du typhus et que les passagers avaient donc été placés en quarantaine. La Croix-Rouge aurait ensuite affrété un autre navire à destination de Marseille afin d’évacuer les réfugiés russes et arméniens demeurés sur place. À leur arrivée, le 13 juillet 1924, les Arméniens furent dirigés vers le camp Oddo, tandis que les Russes furent accueillis au camp Victor-Hugo.

À Marseille, certains anciens militaires russes envisageaient de reconstituer une milice afin de retourner combattre les bolcheviks. Nicolas ne partageait pas cette volonté de poursuivre la lutte. Il souhaitait au contraire tourner la page, travailler et s’intégrer en France avec sa famille. Lorsque le gouvernement français proposa à certains réfugiés russes de quitter Marseille pour occuper des emplois dans d’autres régions, Nicolas se porta volontaire. D’après son dossier, il travailla comme manœuvre à Arles de juillet 1924 à décembre 1925, notamment pendant les vendanges. Pendant cette période, Janina demeurait à Marseille en s’occupant de sa fille Tania, puis de son fils André, né le 12 avril 1925. Il est probable que Nicolas les rejoignait lorsqu’il bénéficiait de quelques jours, voire de plusieurs semaines de disponibilité.
La famille s’installa ensuite à Genouillac, en Charente, où elle vécut de janvier 1926 à juillet 1930. Nicolas y travailla peut-être comme saisonnier dans les vignobles ou dans une briqueterie, sans que nous disposions pour l’instant d’éléments permettant de l’affirmer avec certitude.
La famille rejoignit ensuite Vichy, où Nicolas trouva un emploi dans un garage. Il y travaillait encore, au moins, jusqu’en 1939.

À Vichy, le couple réside au 14 rue Verrier en 1935, puis au 27 rue du Maréchal Pétain au moins entre 1937 et 1939. Depuis 1930, Nicolas travaillait à l’Olympic Garage, établissement de M. Passat situé au 9 boulevard de Sichon.
La rue du Maréchal Pétain fut rebaptisée en rue du Maréchal-Lyautey en 1941, tandis que le nom de « rue du Maréchal-Pétain » fut transféré à la rue du Parc, où résidait alors Pétain. Après la Libération, la rue du Parc retrouva son ancien nom, mais la rue du Maréchal-Lyautey conserva le sien.
Jusqu’en 1942, ils habitaient au 14 place de l’Hôtel de Ville à Vichy.

Après un premier refus en décembre 1935 à cause d’une intégration « imparfaite » et de la conduite de Nina « pas exempte de reproches », le couple et leur fils André sont naturalisés Français le 25 octobre 1939. Leur fille Tania avait déjà été naturalisée grâce à son mariage, en 1937, avec Robert Gauthron (1902-1976).

Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, la vie de la famille Sonine, comme celle de nombreux Français, subit des changements.
La famille pense que Nicolas Sonine a été envoyé en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO). J’obtiens le dossier d’enquête établi en 1949 par le commissariat de police de Vichy (AD 03 – 1521 W 65 – dossier 3250/8), concernant les circonstances de son départ pour l’Allemagne


Dans cette fiche datée de mai 1945, Nicolas explique qu’il s’est porté volontaire, le 5 septembre 1942, pour « relever des personnes ».
La « Relève » est annoncée par Laval le 22 juin 1942 : le principe est d’envoyer volontairement trois travailleurs en Allemagne pour permettre la libération d’un prisonnier de guerre. Surtout, les archives montrent que les départs de volontaires au titre de la Relève sont précisément organisés à partir de l’été 1942, avec des dossiers de départ couvrant juin à décembre 1942
Il est alors affecté à Dresde, en Saxe, dans l’usine Zeiss Ikon, où il travaille comme peintre chargé de l’entretien des voitures. Il indique comme dernier domicile le 14, place de l’Hôtel-de-Ville à Vichy, et précise qu’à son retour il souhaiterait se rendre au 20, rue Capelet, également à Vichy.

Le reste de sa famille semble s’être déplacé vers Nice en 1942.

En février 1944, la famille Sonine, 1 rue Rouget de L’isle à Nice, reçoit tardivement un télégramme pour la naissance de leur petit fils Serge Gauthron 1943-2020.

Ces 2 sources nous conduisent à penser qu’une partie de la famille (Nina et son fils André, Nicolas est il venu de passage ?) a habité Nice au moins entre fin 1942 et début 1944.
Nicolas travaille toujours en Allemagne en mai 1945 lorsqu’il remplit sa fiche à la demande de la France.
Le fait qu’il ne mentionne jamais Nice comme domicile, passé ou envisagé, dans ce questionnaire ouvre une autre hypothèse : son départ pour l’Allemagne pourrait avoir été motivé par la perte de son emploi à Vichy, mais aussi (et peut-être surtout) avoir constitué une première étape dans sa séparation avec son épouse. Janina serait partie s’installer seule (ou avec son amant de l’époque) à Nice avec son fils André dès la fin de l’année 1942. La photographie d’elle prise à Nice en octobre 1942 va dans ce sens, Nicolas ayant quitté Vichy pour l’Allemagne en septembre de la même année.
Lors de l’enquête menée en 1949 par commissariat de police de Vichy, les policiers ne savent toutefois plus où Nicolas réside. Des renseignements indiquent qu’il « se serait fait rapatrié sur Paris où il serait toujours actuellement ».
L’éloignement durant la guerre n’a rien du arranger pour le couple qui, comme l’indique leur jugement de divorce de 1959, se sépare définitivement en 1945.

- Janina revint s’installer à Vichy. En 1947, elle y résidait au 13, rue Roovere. Quand a t-elle quitté Nice ?
- Après guerre, Nicolas a-t-il bien tout de suite rejoint la région parisienne, là où vivait une importante communauté russe ?
À ce jour, leurs parcours précis durant cette période reste encore à reconstituer.
En 1959 Nicolas habite un appartement au 6 rue Charles Moureu (Paris 13). Vers 1960, on le retrouve dans un autre appartement au 1 Rue Balard (Paris 15).
Le 3 juillet 1960, un drame plus terrible encore frappa la famille : leur fils André, photographe de presse, mourut à l’âge de trente-cinq ans dans un accident voiture (Renault Floride) de la veille, laissant derrière lui une jeune veuve et deux enfants en bas âge.

L’article révèle qu’André Sonine rêvait, une fois à la retraite, d’ouvrir une boutique d’antiquités sur la Côte d’Azur. Un projet que sa sœur Tania réalisa, sans doute sans le savoir, plus de vingt ans après sa disparition. Cette étonnante coïncidence laisse penser qu’ils partageaient un même goût pour les objets anciens et peut-être un même rêve de vie dans le Sud.
Nicolas, très attaché à son fils, soutint sa belle-fille du mieux qu’il le put. Entre 1961 et 1966, Elda accueillit Nicolas chez elle, au 1 rue René-Boulanger à Robinson (adresse devenue le 1, rue des Sapins au Plessis-Robinson). Nicolas y avait aménagé une chambre à proximité du garage, avec une fenêtre donnant sur le jardin. Vers 1966, il s’installe seul dans son propre studio ou chambre de bonne à Châtillon-sous-Bagneux, commune aujourd’hui appelée simplement Châtillon.
Avant son décès, André avait demandé à son patron, Pierre Lazareff (fils d’émigré Russe), de faire entrer son père au service courrier du journal France-Soir. Le journal conserva apparemment Nicolas à ce poste après la mort d’André, peut-être pour aider la famille, mais également parce qu’il devait donner entière satisfaction dans son travail. Malgré les épreuves traversées et la modestie des emplois qu’il dut accepter tout au long de sa vie en France, Nicolas ne semblait éprouver aucune amertume.
Durant les années 1960, après son départ à la retraite, il continua à réaliser de petits travaux de bricolage et de jardinage chez des particuliers afin de compléter ses revenus. Il entourait également ses deux petits-enfants de beaucoup d’affection, sans pouvoir, bien entendu, remplacer leur père disparu.

Il lui arrivait de les emmener au Jardin des Plantes (Paris 05). Il aimait en effet les arbres et la botanique. Ma mère se souvient aussi de son intérêt pour les crustacés naturalisés.

Leur fille Tania, âgée de 15 ans, tomba amoureuse de Robert Gauthron (1902-1976), de 20 ans son aîné. Nicolas et Nina étaient opposés à cette relation, qu’ils jugeaient déséquilibrée en raison de leur importante différence d’âge. Mais Tania insista, affirmant que son choix était fait et qu’elle n’en changerait pas. Ses parents finirent, de mauvais gré, par consentir au mariage. Peu après, elle quitta Vichy pour partir vivre avec son époux, très loin d’eux, à Madagascar. Après leur divorce, elle se remaria avec Yves Dumy, avec qui elle vécut d’abord à Madagascar, puis dans plusieurs autres pays d’Afrique et d’Asie. Elle revint souvent à Paris pour y passer ses vacances.


Puis elle y séjournera pendant six mois en 1955, puis de nouveau entre 1959 et 1962. Sa fille, Patricia Dumy, y naquit le 4 décembre 1959, dans le 15ᵉ arrondissement. Par la suite, Tania continua de passer régulièrement une partie de ses vacances en France. Ainsi à partir du milieu des années 1950, ces séjours lui permirent de voir plus fréquemment ses parents.
Lire l’article : Les mémoires de Tania

Isabelle conserve de beaux souvenirs des moments passés avec son grand-père, Nicolas, durant les dernières années de sa vie. Elle se rappelle notamment qu’il l’emmena à plusieurs reprises à la cathédrale orthodoxe russe Saint-Alexandre-Nevsky, située rue Daru à Paris.

Parfois, après la cérémonie, ils descendaient vers la Seine, puis longeaient les quais jusqu’au restaurant, situé face à la tour Eiffel. Ils déjeunaient à La Cantine Russe, installée au 26, avenue de New-York. Cette institution de la communauté russe parisienne logeait dans les locaux du Conservatoire Serge-Rachmaninoff. Ils y mangeaient notamment le gâteau traditionnel de Pâques, une sorte de grosse brioche appelée koulitch, des cornichons russes et de la soupe à la betterave.

À travers ces sorties, Nicolas renouait avec ses origines et transmettait à sa petite-fille une part de la culture de son enfance. Cette tradition se serait renouvelée à deux ou trois reprises, toujours à l’occasion des fêtes de Pâques.
Nicolas était, par tradition familiale, de religion orthodoxe, tandis que Nina était catholique. Cette différence de religion ne semble d’ailleurs avoir provoqué aucune difficulté particulière entre eux. Durant son enfance, Tania reçut deux baptêmes : d’abord catholique, puis orthodoxe à Vichy. Pour autant, elle se disait athée. Rien ne permet d’affirmer que Nicolas ou Nina aient été véritablement pratiquants. Étaient-ils croyants malgré tout ? Le fait que Nicolas ait choisi la crémation peut constituer un indice de la distance qu’il avait prise à l’égard de la pratique orthodoxe. Cela ne permet toutefois pas d’affirmer qu’il était athée ou dépourvu de foi, ses convictions personnelles restant difficiles à établir :
La tradition orthodoxe n’autorise pas la crémation et privilégie l’inhumation. Le corps est considéré comme faisant pleinement partie de la personne et destiné à la résurrection ; les funérailles orthodoxes sont d’ailleurs normalement célébrées en présence du corps. Certaines juridictions peuvent refuser les obsèques religieuses lorsque la crémation a été choisie volontairement.

D’après les souvenirs de ma mère, en 1971, Nicolas fut hospitalisé à l’Hôpital Hôtel-Dieu (Paris 04) pour des problèmes cardiaques. Il lui avait été recommandé de prévenir le personnel avant tout déplacement ou toute demande. Pourtant, il partit seul aux toilettes, sans avertir personne. C’est là que son cœur malade cessa de battre. Ne le voyant plus dans sa chambre, le personnel le chercha pendant un certain temps avant de finir par le retrouver dans les toilettes, dont la porte était verrouillée de l’intérieur.
Les Funérailles se déroulèrent dans l’église orthodoxe russe rue Daru et il fut incinéré au crématorium du Père Lachaise à Paris 20ème.

Pour l’ascendance de Nicolas vous pouvez lire l’article suivant : Vladimir peintre d’icônes
Il faut souligner que Nina avait toujours conservé des liens avec sa famille restée en Pologne, par une correspondance probablement régulière. En 1969, sa sœur Lucyna dite Busia Grzybowska 1900-1976 vint même lui rendre visite en France. Ces retrouvailles furent suffisamment exceptionnelles pour faire l’objet d’un article dans la presse locale.

Voici des photos familiales de la rencontre :


Ma mère se rappelle que Janine avait une curieuse façon de se soigner. Dès qu’elle sentait le rhume ou la grippe arriver, elle prenait un verre de vodka (il y avait toujours une bouteille dans son placard) et l’avalait « cul-sec ». Le lendemain, elle était en pleine forme. Son remède semblait efficace. Elle ne l’a jamais vue alitée ni mal en point !
Je vais maintenant me concentrer sur l’histoire et les énigmes de Nina et de sa famille.
Première surprise : les photographies qui me sont parvenues semblent indiquer que Nina avait déjà été mariée — officiellement, cette fois — probablement vers 1918, alors qu’elle n’avait que 19 ou 20 ans. Personne, dans la famille, n’avait connaissance de ce premier mariage (peut être Tania ou André l’ont-ils su à leur époque ?).

Comment s’appelait ce premier mari militaire, et que devint-il ? Nul ne le sait. Replacé dans le contexte de la Révolution russe et de la guerre civile, sa disparition peut donner lieu à plusieurs hypothèses : est-il mort au combat, a-t-il fuit et refait sa vie ailleurs ? est-il gravement blessé et revenu trop tard … alors que Nina avait déjà quitté Odessa ?
Cette précédente union pourrait également expliquer pourquoi Nicolas et Nina ne pouvaient pas se marier officiellement. Faute de pouvoir régulariser leur situation, ils auraient alors été contraints de se présenter comme mari et femme et de s’attribuer une date de mariage fictive.
Mais que fait une jeune polonaise à Odessa, loin des bases familiales de Varsovie, dans cette période agitée ?
Pour tenter d’en savoir davantage sur les origines de Nina, il faut rechercher ses parents. Son acte de décès du 1er janvier 1990 à Aix-en-Provence fournit à ce sujet deux informations essentielles : elle est née le 1er juillet 1898 à Pomiechowo, en Pologne (à 44km de Varsovie), et la désigne comme la « fille de Thomas Grzybowski et de Marie-Louise Gürne« . Je retrouve en ligne son baptême qui indique une naissance le 22 juin 1898 calendrier julien (soit le 4 juillet 1898). L’acte confirme le patronyme des parents et apportent des informations complémentaires :
- père : Tomasz Grzybowski 30 ans, cordonnier de colonie Modlin
- mère : Maria Luiza Gurne 26 ans
- témoins : Adam Jarchow 37 ans, boulanger et Karol Solecki 36 ans, peintre
- parrains et marraines : Adam Jarchow et Klara Gurne
Une autre source nous confirme que Tomasz Grzybowski est né en l’année 1868. A défaut d’acte de mariage ou décès, je n’ai pas réussi à trouver sa naissance ni à découvrir qui sont ses parents
Tania pensait que le père de Janina, dont elle avait oublié le prénom était entrepreneur dans le secteur de la chaussure, ce qui est cohérent avec cordonnier en 1898. Il avait probablement été amené à se déplacer au gré de son activité professionnelle. En revanche, Tania ne se souvenait pas que ses parents s’étaient rencontrés à Odessa. Elle ne savait par ailleurs presque rien de Maria Luiza, mère de Janina, qu’elle pensait allemande ou, tout au moins, d’origine allemande.
J’eus l’explication plus tard : Maria Louiza (1871-1942 à Varsovie) est fille de Hermann Gürne 1829-1879 X Pauline SCHUBIGT 1829-1905. La famille Gürne est originaire de Pyritz, une ville du royaume de Prusse intégrée, à partir de 1871, à l’Empire allemand. Depuis 1945, la ville porte le nom de Pyrzyce. Elle se situe aujourd’hui dans la voïvodie de Poméranie-Occidentale, au nord-ouest de la Pologne, à une cinquantaine de kilomètres de l’actuelle frontière avec l’allemande.

Tomasz et Marie Louis Grzybowski ont eu au moins 7 enfants :
– 1896 à Varsovie (Pologne) : Maria Aniela †1960
– 1898 à Pomiechowo (Pologne) : Janina Józefa dite Nina †1990
– 1900 (lieu inconnu): Lucyna Helena dite Busia †1976
– vers 1902 à Chisinau (Moldavie) : Irena †1905
– 1906 à Odessa (Ukraine) : Jadwiga †1939
– vers 1908 à Odessa (Ukraine) : Stefan Grzybowski †1930
– vers 1911 (lieu inconnu) : Henryk †1929
Tania avait rencontré son grand-père, Tomasz Grzybowski (1868, décédé entre 1936 et 1942), lorsqu’elle était enfant, vers 1935, à Vichy. Celui-ci aurait alors manifesté une certaine déception voire mépris face à la situation sociale de sa fille et de son gendre en France. Le couple vivait en effet très modestement, sans pour autant qu’il semble avoir cherché à améliorer matériellement leur quotidien.

Tomasz paraissait quant à lui disposer de moyens financiers importants. D’après Tania, il était notamment venu en France pour mener grand train et jouer dans les casinos de la Côte d’Azur, en particulier à Monaco. Pourquoi la femme de Tomasz n’était pas avec lui, était il veuf ?
Là encore, ce sont mes cousins polonais qui vont m’apporter les clés de cette énigme. En 2015, en élargissant mes recherches aux arbres généalogiques publiés sur des sites américains (à l’époque Geneanet que j’utilisais quotidiennement était Français et leader du marché Europeen), je découvre plusieurs arbres réalisés par des descendants de Tomasz Grzybowski et de Maria Luiza Gurne.
Je prends alors contact avec trois d’entre eux. Nous sympathisons rapidement et commençons à échanger nos informations, nos documents et nos découvertes respectives.
Alicja Drozd enrichit l’arbre généalogique de cette branche et me transmet notamment l’acte de décès filiatif de Maria Luiza Gurne du 14 octobre 1942 à Varsovie. Celle-ci appartenait à une Église évangélique, mais personne n’a jusqu’à présent pu déterminer laquelle, ni retrouver l’emplacement de sa tombe..
Et Jerzy Chrząszcz, né avant guerre, cousin germain de Tania, a connu ses grands parents Grzybowski / Gurne. Il détient une part importante de la mémoire familiale, qu’il a généreusement partagée avec moi le 21 décembre 2015.
« [ ] » mes ajouts pour faciliter la compréhention
Tomasz Grzybowski (avec un associé) avait des intérêts importants dans l’industrie de la chaussure. Il possédait une usine et des magasins à Chișinău (l’actuelle capitale de la Moldavie). Il en avait également à Odessa (peut-être plusieurs), et il menait sans doute d’autres activités. À Odessa, ils possédaient une grande maison (je l’ai aperçue en 1968, de loin, car nous avions peur de nous approcher). Ils possédaient aussi un grand appartement : cinq chambres, une grande cuisine, une salle de bains, une petite chambre de bonne et un dressing. (Ces détails seront nécessaires pour la suite du récit.)
Ma mère, Jadwiga [Grzybowska 1906-1939], est née à Odessa. Ma grand-mère, Maria Luiza [Gürne], Jadwiga et [sa fille] Lucyna [dite Busia Grzybowska] sont parties pour la Pologne à cette époque. J’ignore en quelle année [dans les années 1920 probablement].
Ma tante Marie était danseuse dans sa jeunesse et se produisait à l’Opéra. Odessa possède un magnifique Grand Théâtre, une réplique de l’Opéra de Paris. Si l’on en croit les informations concernant l’intérieur, 50 kg d’or y auraient été utilisés (je l’ai visité en 1968). Ma tante Maria était mariée au plus fervent bolchevik, Vassili Tuch, un homme puissant, conducteur de locomotive (à l’époque, c’était un métier prestigieux, comme aujourd’hui celui de pilote de chasse).
Ils eurent un fils, Léonid, et Lonia (1932), ainsi qu’une fille, Olga (1936). Ma tante Maria vécut toujours à Odessa et y mourut. La vie d’Olga fut malheureuse ; elle mourut il y a 10 ans. Lonia a un fils, Sergueï (environ 60 ans [donc naissance vers 1955]), qui vit à Odessa.
Après la guerre, en 1945, son mari, Vassili [Cuch], fut arrêté (au Goulag). À son retour, il était profondément marqué et mourut peu après. Il fut probablement fait prisonnier par les Allemands pendant la guerre. En Russie, après sa libération, il fut arrêté, comme beaucoup de soldats, et souvent fusillé sur place.
Dans la région d’Odessa, les combats se poursuivirent entre 1918 et 1920. Odessa passa de main en main à plusieurs reprises. Entre autres, elle tomba dans l’armée où Nicolas Sonine était officier. Finalement, les bolcheviks l’emportèrent et, pour cette raison, Nicolas et Janina [Grzybowska] durent fuir.
Tante Mary m’a raconté qu’ils étaient à bord du dernier bateau à quitter Odessa.
Le courageux grand-père Thomas [Grzybowski ] échappa à l’arrestation par les bolcheviks en s’enfuyant par la fenêtre au dernier moment, muni seulement d’une canne. C’était une canne spéciale, un bâton lesté de pièces d’or tsaristes (5 roubles). À Varsovie, cela aurait suffi pour acheter deux appartements, voire quelques autres biens, mais j’ignore les détails.
Quoi qu’il en soit (je ne sais pas en quelle année) [au milieu des années 1930 probablement], Thomas s’enfuit avec une dame et s’installa à Monte Carlo.
Sous le régime bolchevique, tante Maria, avec son mari et leurs deux enfants, n’occupait qu’une seule pièce de son appartement (que j’ai décrit plus haut). Chaque autre pièce était occupée par une autre famille. La cuisine et la salle de bains étaient communes. Leonid s’est marié en 1960 et, quelques années plus tard, a emménagé dans son propre appartement. Tante Mary est restée avec sa fille Olga. Olga s’est mariée en 1967 et a pu obtenir une petite chambre. Ainsi, tante, fille et elles ont occupé une pièce et demie.


Tomasz Grzybowski avait fait fortune dans l’industrie de la chaussure, en association avec un partenaire. Il possédait une usine et plusieurs magasins à Chișinău ainsi qu’à Odessa, où la famille disposait également d’une grande maison et d’un vaste appartement. Avant la Révolution, les Grzybowski appartenaient donc à une famille aisée et bien installée.
Plusieurs de leurs enfants vécurent à Odessa. Sa fille Maria, qui avait été danseuse à l’Opéra, y resta toute sa vie avec son mari Vassili Cuch, fervant bolchevik et conducteur de locomotive, ainsi que leurs enfants Léonid et Olga. Après la Seconde Guerre mondiale, Vassili fut arrêté et déporté au Goulag. Il revint profondément marqué et mourut peu après. Sous le régime soviétique, la famille perdit l’essentiel de ses biens : l’ancien appartement familial fut partagé entre plusieurs familles, qui durent se répartir les différentes pièces et utiliser en commun la cuisine et la salle de bains.
Entre 1918 et 1920, Odessa changea plusieurs fois de mains au cours de la guerre civile russe. Nicolas Sonine, officier dans l’armée blanche, et Janina dite Nina Grzybowski 1898-1990 durent fuir après la victoire des bolcheviks. Selon la mémoire familiale, ils auraient quitté la ville à bord du dernier bateau.
Tomasz Grzybowski échappa lui aussi de justesse à une arrestation en s’enfuyant par une fenêtre. Il aurait emporté une canne remplie de pièces d’or tsaristes, qui lui permit de préserver une partie de sa fortune.
Il quitta ensuite la région, accompagné d’une jeune femme, et s’installa à Monte-Carlo.

La famille restée en Pologne ignore quand et où Tomasz est décédé. Son dernier signe de vie connu remonte à 1936, grâce à cette photographie qu’il avait envoyée à sa fille Maria, demeurée à Odessa. Celle-ci transmit ensuite le cliché à sa mère, Maria Luiza, en lui demandant de lui faire parvenir, en retour, une photographie récente d’elle-même.
Elle ajoute dans sa lettre : « Je n’ai pas reconnu mon père, il a tellement changé. »
son épouse, Maria Luiza Gürne 1871-1942, et ses filles, Jadwiga Grzybowska 1906-1939 (mère de Jerzy) et Lucyna dite Busia Grzybowska 1900-1976 partirent quant à elles pour la Pologne, à une date qui demeure inconnue.
Ce témoignage illustre le basculement brutal d’une famille prospère d’Odessa, dispersée par la Révolution, la guerre civile, puis la répression soviétique.
Ainsi, en novembre 2015, Tania découvre pour la première fois de sa vie le visage de ses deux grands-parents polonais, à travers leurs portraits :

Conclusion :
Nicolas et Nina appartenaient à deux univers qui, sans les circonstances exceptionnelles provoquées par la Révolution russe, ne se seraient probablement jamais rencontrés : lui de Kiev issu d’une famille bourgeoise et fils d’un peintre d’icônes ; elle, danseuse polonaise et fille d’un entrepreneur de Varsovie devenu prospère à Odessa.
Le destin les conduisit pourtant à unir leurs vies, puis à s’exiler dans un pays qu’ils n’avaient pas choisi, mais qui finit par les accueillir. Leur existence fut marquée par une succession d’épreuves : la 1ère guerre mondiale, la révolution, l’éloignement définitif de leurs familles, la précarité des premières années en France, le mariage et départ de leur fille à 15 ans, la seconde guerre mondiale, les séparations et, surtout, la perte tragique de leur fils André.
Malgré ces drames, Nicolas semble avoir tout fait pour reconstruire une vie stable, simple et heureuse, préserver les siens et offrir à sa famille un nouvel avenir en France.
Nina, sans doute plus nostalgique, tenta de s’adapter à une culture qui n’était pas la sienne. Elle tint son foyer et éleva ses deux enfants, pleinement intégrés à la société française, dans le respect des valeurs familiales et de l’effort au travail. Son univers affectif demeura longtemps resserré autour de ses maris ou amants, puis de son fils & sa belle-fille, et enfin de sa fille… deux personnalités opposées, chacune autocentrée sur elle-même, ce qui créa parfois des périodes de tensions et de reproches mutuels. Elle fit néanmoins preuve d’un caractère d’acier face aux nombreux aléas de l’existence. Pendant 92 ans, elle affronta les difficultés sans jamais renoncer, portée par une remarquable capacité de résilience. Elle sut notamment reconstruire sa vie en France aux côtés de son troisième mari. Dans les dernières années de sa vie, elle conserva le moral, la santé, le sourire et une intacte envie de vivre : elle répétait d’ailleurs qu’elle comptait bien devenir centenaire.
À travers cet article, j’essaie de préserver leurs mémoires sans complaisance et de leur rendre l’hommage qu’ils méritent pour ce qu’ils ont transmis à leurs descendants, dont nous sommes aujourd’hui plusieurs à en être les héritiers.
Quelques repères de dates
Chronologie croisée de Nicolas et Janina Sonine
- Nicolas
- Janina
- Événement commun
| Année | Lieu | Nicolas | Janina |
|---|---|---|---|
| 1896 | Kiev | Naissance | — |
| 1898 | proche de Varsovie | — | Naissance |
| 1914 | Kiev | Ecole militaire | — |
| 1915 | Ostrov | 15e régiment de fusiliers – Blessure | — |
| vers 1917 | Odessa | — | Danseuse ballets folkloriques |
| 1918 | — | démobilisé avec le grade de capitaine en second | — |
| vers 1918 | Odessa | — | Mariage avec ? |
| vers 1919 | Odessa | Rencontre | |
| 1920 | Istanbul | Exil en bateau | |
| 1921 | Istanbul | Naissance de leur fille Tatiana | |
| 1924 | Marseille | Arrivée au camp Victor-Hugo | |
| 1924 | Arles | Travail | — |
| 1925 | Marseille | Naissance de leur fils André | |
| 1926 | Genouillac (Charente) | Habitation et travail | |
| 1930 | Vichy | habitation et Nicolas travaille comme manœuvre dans un garage | |
| 1937 | Vichy | Mariage de Tatiana avec Serge Gauthron. Elle quitte Vichy pour Madagascar | |
| 1941 | Vichy | Habitation | |
| 1942 | Dresde (Saxe, Allemagne) | Travail volontaire | — |
| 1942 | Nice | Travail en Allemagne | Habitation |
| 1944 | Nice | Travail en Allemagne | Habitation |
| 1945 | — | Séparation | |
| 1945 | Paris | Habitation | — |
| 1947 | Vichy | — | Habitation |
| 1959 | — | Divorse | |
| 1959 | Paris 13 | Habitation | — |
| 1959 | Prayssas | — | Habitation |
| vers 1960 | Paris | Travail : service courrier de France Soir | — |
| vers 1960 | Paris 15 | Habitation | — |
| 1960 | Prayssas | — | mariage avec Ludwig Kot (1904-1968) |
| 1960 | Corbeil | Décès accidentel de André Sonina | |
| vers 1961 | Robinsson | Vit chez Elda | — |
| vers 1966 | Chatillon | Habitation | — |
| 1968 | Concots | — | décès de son mari Ludwig Kot (1904-1968) |
| 1969 | Robinsson | — | Rencontre avec sa sœur Lucyna |
| 1970 | Sucy-en-Brie | — | Habitation |
| 1971 | Chatillon | Décès suite crise à crise cardiac | — |
| 1976 | Chaville | — | Habitation |
| 1980 | Puyloubier | — | maison de retraite |
| 1981 | Aix en Provence | — | Habitation |
| 1990 | Aix en Provence | — | Décès |
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