Посилання для читання цієї статті українською мовою
Je me souviens, lorsque j’avais une dizaine d’années dans les années 1980, deux petits portraits peints (environ 10 cm X 7 cm) étaient discrètement accrochés dans l’entrée de notre maison de Calas (à 13km d’Aix-en-Provence).


Ils m’intriguaient et j’ai du finir par demander à ma mère leurs provenances. Elle m’a simplement répondu qu’il s’agissait des ancêtres russes de mon père.
En effet, sans que j’en connaisse réellement les raisons, je savais que ma grand-mère maternelle, Tatiana Sonine (1921-2017) surnommée Tania, était d’origine russe.
Sa mère, mon arrière grand mère surnommée Nina (Janina Grzybowski 1898-1990), que j’ai connu, était quant à elle polonaise.

Elle parlait d’ailleurs très mal le français, ce qui limitait beaucoup nos échanges. J’en avais alors déduit que mon grand-père maternel Nicolas Sonine 1896-1971, que je n’avais jamais connu, devait lui aussi être russe.
Quelques années plus tard, j’ai compris la tragédie de ce couple ukraino-polonais, issu de familles « blanches » antibolcheviques, qui n’avait pas eu d’autre choix que de fuir son pays après la prise du pouvoir par les communistes. (=> Lire les mémoires de Tania)

Tania devenue veuve de son second mari, Yves Dumy (1926-1977), que je croyais alors être mon grand-père biologique, s’installa à Aix-en-Provence, assez proche de chez nous.

A 56 ans, privée des revenus du travail de son mari, elle dut reprendre une activité professionnelle. Elle ouvrit une boutique d’antiquités au rez-de-chaussée de sa maison.


Sa boutique regorgeait de magnifiques meubles anciens, d’objets d’art raffinés, d’Afriques ou d’Europes, et de nombreux tableaux accrochés aux murs, dont la quasi totalité étaient son œuvre. Tania peignait principalement des natures mortes ou des paysages. Elle aimait dire que son talent de peintre était un héritage de son grand-père russe.

Cependant, cette activité artistique ne lui procurant manifestement pas des revenus suffisants, elle l’avait complétée par son métier d’antiquaire. Elle s’était spécialisée dans les meubles et objets d’art de grande valeur, destinés à une clientèle aisée. Elle était plus douée en art qu’en commerce, les ventes, qu’il s’agisse des meubles ou de ses propres tableaux, demeuraient insuffisantes. Les revenus étant irréguliers, mon père, Serge Gauthron 1943-2020, devait souvent l’aider à boucler ses fins de mois.

Au début des années 1990, mon père et Cristobal Tome 1949-2016, le mari de sa demi-sœur Patricia Dumy 1959-2005, se disputent fortement, pour des sombres histoires d’argent.

2 clans irréconciliables s’opposent, et Tania choisit le sien en suivant sa fille et son beau fils. Ils ont vécu en Espagne puis à Fort Lauderdale en Floride (USA) et plus personne n’avait des nouvelles de l’autre…À vrai dire, nous ne savions même plus si Tania était encore en vie à cette époque.
En 2005, Patricia décède à l’âge de 45 ans, emportée par une leucémie. Bien qu’ils soient divorcés depuis plusieurs années, Cristobal prend alors contact avec mon père pour lui annoncer le décès de sa demi-sœur. Il lui apprend également que Tania va bien mais qu’elle a préféré quitter la Floride. Elle vit désormais seule dans un appartement qu’il lui met à disposition à Fuengirola en Espagne.
Après une quinzaine d’années de brouille et de silence, mère et fils renouent enfin le contact. Ce drame aura au moins le mérite de les réconcilier.
Quelques mois plus tard, à Noël 2005, nous nous retrouvons tous réunis autour d’elle. C’est l’occasion de revoir ma grand-mère, mais aussi Cristobal et sa nouvelle compagne Souad, dans une ambiance familiale que nous n’espérions plus. Ce fut un merveilleux Noël, empreint de joie et d’émotion. Mais il était aussi impossible de ne pas penser à toutes ces années perdues, à ce temps passé loin les uns des autres, que rien ne pourrait désormais nous rendre.

Nous entrons alors dans une période où je ressens le besoin de mieux comprendre l’histoire de ma famille. Ma grand-mère n’étant pas éternelle, je comprends qu’il est temps de dialoguer avec elle avant que ne disparaisse une partie de notre histoire. Quelques années plus tard, je parviens même à la convaincre de rédiger ses mémoires… malheureusement inachevées suite à son décès.
Elle m’apprend alors que son grand-père était un peintre réputé en Russie. En revanche, ses souvenirs restent très imprécis. Elle est incapable de me donner les dates de naissance et de décès ou même les prénoms de ses grand parents ou de leurs autres enfants.
Les 2 petits portraits présentés au début de ce récit nous apporte une information complémentaire :

Le nom de mon arrière-grand-père est В. Сонин (soit V. Sonin). Ma famille portait administrativement le nom Sonine, mais une translittération plus fidèle du russe n’aurait pas ajouté de « e » final : le nom aurait dû s’écrire Sonin.
Mais phonétiquement Сонин se prononce « SO-nine », avec l’accent sur la première syllabe, ce qui explique l’orthographe retenue par l’administration française.
Fin 2013, Merci Google, je saisis simplement les mots « Sonin peinture » traduits en russe cyrillique dans le moteur de recherche et, à ma grande surprise, quelques informations émergent.
Il est reconnu comme peintre d’icônes à la Laure des Grottes de Kiev (également appelée la laure de Kiev-Petchersk), l’un des plus prestigieux monastères orthodoxes d’Europe orientale :

Une des plus belles icônes est attribuée au peintre V. Sonin :

Ces premières découvertes sont enthousiasmantes, mais elles montrent vite leurs limites. Les sources parlent du peintre, sans vraiment parler de l’homme. Aucune photographie, aucune biographiques et rien sur son épouse ou sa famille.
En généalogie, pour mieux remonter le fil de ses ancêtres, il est souvent judicieux de redescendre dans les générations suivantes afin de retrouver un cousin susceptible d’enrichir l’histoire familiale.
Plus facile à dire qu’à faire ! La barrière de la langue, et plus encore celle de l’alphabet cyrillique, ne facilite pas les recherches. Malgré de nombreuses tentatives, je ne parviens à retrouver aucun Sonin contemporain dans la région de Kiev.
Début 2015, après plus d’un an d’impasse, je partage mon désarroi avec un ami rencontré chez AXA, Adil Attarhlibi, d’origine ukrainienne et parfaitement à l’aise avec la langue et connaisseur en généalogie. Son aide va s’avérer précieuse.
Il regarde dans l’annuaire de Kiev de 1911 où il trouve :

Sonin Vlad. Dm. Nikolaïev, n°4
Donc l’initiale « V. » du prénom correspond à Vladimir Sonin. « Dm » en second prénom est l’abréviation usuelle pour Dmitrievitch. Il se nomme donc Владимир Дмитриевич Сонин (fils de Dmitri Sonin) et demeure au 4 rue Nikolaïev.


Un peu plus loin, coté gauche de la rue, on découvre l’immeuble situé au n°4 :

La famille Sonin habite à un peu plus de 3 km de la Laure de Kiev où loge son tableau.

En effectuant d’autres recherches internet, Adil découvre la page Wikipédia du célèbre architecte ukrainien Boris Petrovitch Zhezherin (Борис Петрович Жежерин) (1912-2006) qui précise explicitement qu’il est le petit-fils, par sa mère, du peintre de la Laure de Kiev-Petchersk, Vladimir Sonin.

La chance ne s’arrête pas là, puisque le fils de Boris et lui aussi un célèbre architecte contemporain de Kief, Vadim Borissovitch Zhezherin (Вадим Борисович Жежерин), avec sa propre fiche Wikipédia :

En poursuivant mes recherches sur Vadim Zhezherin, je découvre qu’il préside une société d’architecte portant son nom. Le site internet mentionne une adresse de contact : zhezherin@ukr.net.
Je décide de tenter ma chance. À la mi-avril 2015, je lui adresse un courriel en anglais dans lequel j’explique notre lien de cousinage par notre ancêtre commun Vladimir Sonin. J’ajoute que je suis à la recherche de toute information susceptibles d’éclairer l’histoire de notre famille commune.
2 semaines plus tard, la réponse dépasse de très loin tout ce que j’avais pu imaginer. Vadim me précise que son père, Boris Zhezherin, avait commencé à établir l’arbre généalogie des Sonin. Le voici en rajoutant ma branche et certaines info mises en lumière depuis.
Vladimir Dmitrievitch Sonin 1852-1942
X 1877 Irina Dyonysevna Shelegovsky 1858..1859-1942
| | |
| Olga Vladimirovna Sonina 1882-1964 X Peter S. Zhezherin |
| | |
| Boris Peterovich Zhezherin 1912-2006 X Lydia Alexandrovna Gusev 1918-2008 |
| | |
| Vadim Borisovich Zhezherin |
| | |
| Nicolas Sonine 1896-1971 X 1920 Janina dite Nina Grzybowski 1898-1990 |
| | |
| Tatiana dite Tania Sonine 1921-2017 X 1937 Robert Gauthron 1902-1976 |
| | |
| Serge Gauthron 1943-2020 X N… Le Granché |
| | |
| Thomas Gauthron |
Vadim et son père connaissaient déjà l’existence de Nicolas Sonine, qu’il vivait en France et qu’il avait eu un fils et une fille, sans en connaitre les prénoms. Boris Zhezherin, avait entrepris, dans les années 1990, des recherches généalogiques sur notre branche. Grâce à son réseau international, il était parvenu à faire intervenir la Croix-Rouge afin de rechercher d’éventuels descendants Sonin en France. Recherches restées infructueuses, il en avait conclu que cette famille s’était probablement éteinte sans laisser de descendance.
À cette époque, ma grand-mère Tania Sonine ne vivait plus en France. Elle résidait en Espagne ou en Floride. Quant à son frère, André Sonina (1925-1960), il était décédé depuis plus de 30 ans et ses enfants portaient officiellement le nom de Sonina et non Sonine, à la suite d’une étonnante méprise administrative.
En 1925, Lors de la déclaration de naissance d’André, la mairie avait demandé à sa mère, Janina Sonine (née Grzybowski), son nom de famille. Or, conformément à la tradition russe, elle avait répondu « Sonina », les femmes ajoutant un « a » au nom de leur père ou de leur époux. L’officier d’état civil, ignorant cette particularité linguistique, avait enregistré ce nom comme s’il s’agissait de son véritable patronyme. André naquit donc officiellement Sonina.
Dans ces conditions, les recherches entreprises par la Croix-Rouge sur le nom Sonin/Sonine avaient très peu de chances d’aboutir.
La suite dépasse une nouvelle fois toutes mes rêves. Dans les jours qui suivent, Vadim m’envoie un grand nombre de photographies numérisées, aussi bien de sa famille contemporaine que de nos ancêtres et cousins Sonin.
C’est une émotion immense. Pour la première fois, je découvre le visage de mes arrière-arrière-grands-parents ukrainiens. Le bonheur est total : ils correspondent bien, en plus jeune, aux deux portraits que nous avons.


Une autre photographie, unique, prise en 1906 représente Vladimir Sonin entouré de sa famille, notamment mon arrière grand-père Nicolas 11 ans à ce moment là :

De gauche à droite :
- Anastasija Vladimirovna Sonina (1892-1906) fille de Vladimir Sonin.
- Irina Dyonysevna Shelegovsky (1858-1942), épouse de Vladimir Sonin.
- Zinaida Vladimirovna Sonina (ca 1886-1972), épouse Vladimir Dolinskiy et fille de Vladimir Sonin.
- Nikolaï (Nicolas) Vladimirovitch Sonin(e) (1895-1971), fils de Vladimir Sonin, père de Tatiana Sonine
- Vladimir Dmitrievitch Sonin (1852-1942).
- Lubov Vladimirovna Sonina (1900-1981), épouse N.. Mikhaïlova et fille de Vladimir Sonin.
- Vjacheslav Vladimirovich Sonin (1888-1952) fils de Vladimir Sonin.
- Olga Vladimirovna Sonina (1882-1964) épouse Peter S. Zhezherin, fille de Vladimir Sonin et grand-mère de Vadim Zhezherin.
Indépendamment, quelques mois plus tard, en novembre 2015, je prends contact avec d’autres cousins polonais qui avaient publié en ligne leurs arbres généalogiques. Eux aussi répondent avec beaucoup de gentillesse et m’envoient leurs photographies numérisées de nos ancêtres communs.
Ce sont des découvertes inimaginables. Pour la première fois de sa vie, à 93 ans, ma grand-mère Tania peut contempler les véritables photographies de ses 4 grands-parents. Jusqu’alors, ses connaissances se limitaient à quelques souvenirs très fragmentaires :
- de Vladimir Sonin, elle ne connaissait que sa profession de peintre et le portrait peint qui était conservé dans la famille ;
- d’Irina Shelegovsky, elle ne possédait que son portrait peint et ignorait jusqu’à son nom et son prénom ;
- de Tomasz Grzybowski, elle ne conservait que deux photographies et le souvenir de quelques jours passés à ses côtés à Vichy, vers 1936, alors qu’elle n’avait que quatorze ans ;
- de Maria Luiza Gürne, elle ne savait absolument rien : ni son prénom, ni nom de jeune fille, ni son histoire, ni même son visage.
Ma mère immortalise ce moment en photographiant Tania, profondément émue, tenant entre ses mains les portraits de ses 4 grands-parents retrouvés.


La quête se poursuit. Mes cousins ukrainiens m’apprennent que mes arrière-arrière-grands-parents ont dû quitter Kiev lors de l’avancée des troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme des millions de civils soviétiques, ils sont d’abord évacués vers Moscou. L’offensive allemande se poursuivant vers l’est, ils doivent une nouvelle fois prendre la route de l’exil et se réfugier à Samara (alors appelée Kouïbychev), où ils seraient tous deux décédés au cours de la même année, en 1942.
En 2018, je parviens à dénicher l’adresse courriel du service de l’état civil de Samara. À l’aide de Google Traduction, je rédige tant bien que mal un message en russe dans lequel j’explique mes recherches et sollicite la recherche des actes de décès de mes arrière-arrière-grands-parents, supposés décédés dans cette ville en 1942.
Ils me répondent que je dois d’abord constituer un dossier au consulat de Russie en France prouvant mon lien familial. Ils me précisent toutefois qu’une journaliste de Samara, Tatiana Gridneva (Татьяна Гриднева), déjà habituée à ce type de recherches familiales serait disposée à échanger avec moi.
Tatiana se passionne immédiatement pour mon histoire familiale. Estimant que la procédure administrative risque d’être longue, voire de ne jamais aboutir, elle me propose de m’aider bénévolement. En parallèle, elle me demande l’autorisation de consacrer un article à cette recherche et à l’histoire de ma famille. J’accepte avec grand plaisir. Après tout, cette publication pourrait attirer l’attention de personnes ayant connu mes ancêtres ou conservant des souvenirs, des photographies ou des documents les concernant. En généalogie, on ne sait jamais d’où viendra la prochaine découverte.

Entre-temps, les événements s’accélèrent. Une autre journaliste, Inessa Atamanchuk (Инесса Атаманчук), cette fois originaire d’Ukraine, prend contact avec moi. Mon cousin Vadim lui a parlé de mes recherches et lui a communiqué mes coordonnées. Elle m’apporte de nouvelles informations, aussi précieuses qu’inédites, qui vont considérablement faire progresser l’enquête. J’y reviendrai un peu plus loin.
Ces nouvelles découvertes permettent également à Tatiana Gridneva, à peine deux semaines après la première publication, de rédiger un second volet relatant les derniers rebondissements de cette aventure familiale.

Grace à ses relations Tatiana Gridneva arrive à me confirmer que les 2 époux sont bien décédés à Samara :
- Le 8 octobre 1942 pour Vadimir
- et presque 2 mois après, le 4 décembre 1942, pour sa femme Irina
En revanche, elle me prévient que je ne pourrai pas obtenir la copie de ces actes sans constituer ce fameux dossier filiatif au consulat. Elle pense toutefois que, pour des décès survenus en 1942, en pleine guerre, ceux-ci ne doivent probablement contenir que peu ou pas d’informations inédites… j’abandonne la recherche des actes en eux même.
Inessa Atamanchuk, en tant que journaliste, s’intéressait depuis plusieurs années au patrimoine et à l’histoire ukrainiens, et plus particulièrement aux églises ornées de peintures d’icônes. En mars 2018, elle avait consacré un article à l’église Saint-Élie, située dans le village de Ternivka (région de Zaporijjia). En voici l’introduction traduite en français :

Au cours de ses recherches, elle découvrit que les fresques de cette église avaient été réalisées par Vladimir Sonin. Elle fit alors le rapprochement : il s’agissait du même artiste qui avait dirigé l’immense chantier de décoration de Laure de Kiev-Petchersk.
Pour préparer son article, Inessa avait consulté les archives du musée du monastère. Elle y avait retrouvé de précieux documents concernant l’état civil, la formation et la famille de Vladimir Sonin, ainsi que plusieurs photographies inédites. Parmi elles figurait ce portrait hypnotisant montrant Vladimir en tenue de peintre.

Traduction d’un autre extrait de son article :
« Vladimir Dmitrievitch Sonin naquit le 15 juin 1852 (ancien style) dans la famille de Dmitri Matveïevitch Sonin, un commerçant qui était lui-même artiste et gagnait sa vie en peignant des églises dans la province de Tchernigov à la demande de propriétaires terriens. Ses fils l’assistaient. L’un d’eux était sculpteur sur bois. Les deux autres, dont Vladimir, aidaient leur père à peindre.
Ce n’est qu’à l’âge de 40 ans que le talentueux artiste autodidacte Vladimir Sonin put recevoir une formation théorique à l’école de dessin de Kiev de l’artiste Nikolaï Mourachko, qu’il acheva avec succès en 1893.
En 1901, l’Académie impériale des beaux-arts accorda à Vladimir Sonin le droit d’enseigner le dessin dans les écoles secondaires. De 1906 à 1910, Vladimir Dmitrievitch Sonin dirigea l’école de peinture d’icônes de la Laure des Grottes de Kiev, où il réalisa de nombreuses icônes.
Les principales œuvres de l’artiste V.D. Sonin sont la peinture de l’église Saint-Georges à Kiev en 1896, la peinture de l’église du Tombeau d’Askold à Keiv en 1899, la peinture des portes principales de la Laure des Grottes de Kiev en 1905, l’image d’Euphrosyne dans les Grottes lointaines et la direction de l’école de peinture de la Laure des Grottes de Kiev, la peinture de l’église du village de Ternovka, dans la province d’Ekaterinoslav, sur le domaine Golovachev, entre 1914 et 1916… », – ces informations sur l’artiste ont été conservées par les employés de la Laure des Grottes de Kiev. »

C’est suite aux articles consacrés à Vladimir Sonin qu’Inessa a cherché à faire la connaissance de mon cousin Vadim (là aussi grâce aux fiches Wikipédia). Celui-ci nous a ensuite mis en relation, pour mon plus grand bonheur.
En mai 2018, Inessa se rend en région Parisienne et j’ai le plaisir de passer quelques heures en sa compagnie. Nous échangeons longuement sur Vladimir Sonin, nos découvertes respectives et les nombreuses pistes qu’il nous reste encore à explorer.
Grâce à une chaîne de bénévoles mobilisés auprès des Archives historiques d’État de Russie à Saint-Pétersbourg (RGIA), je parviens à obtenir les photographies du dossier de Vladimir Sonin provenant de l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Ce dossier concerne sa démarches de 1901 pour obtenir le titre de professeur de dessin des établissements d’enseignement secondaire.

En 2019, le Conseil scientifique de la Réserve nationale historique et culturelle de la Laure de Kiev-Petchersk consacre un ouvrage scientifique officiel de 24 pages à Vladimir Dmitrievitch Sonin.
Vadim a soutenu cette publication et en a écrit l’introduction dont voici quelques passages traduits en français.

« Ma grand-mère [Olga Vladimirovna Zhezherina (née Sonina)] évoquait souvent son enfance, lorsqu’elle passait les vacances avec ses frères et sœurs chez ses grands-parents, dans la petite bourgade cosaque de Sednev, dans le gouvernement de Tchernigov, sur les rives de la paisible rivière Snov. Son grand-père, Dionissi Cheliagovski, y était prêtre dans l’une des églises du village. La famille Cheliagovski comptait deux fils et cinq filles. L’une d’elles, Irina Dionissievna, épousa ce qu’on pourrait appeler un « chevalier errant » : Vladimir Dmitrievitch Sonin, peintre itinérant appartenant à une artel d’iconographes où travaillaient également son frère Vassili et leur père Dmitri Matveïevitch Sonin. Dans sa jeunesse, ce dernier avait reçu une véritable formation artistique à l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. Malheureusement, on ignore aujourd’hui quelles œuvres mes ancêtres réalisèrent à Sednev. Ils ne se consacraient pas seulement à la peinture : ils étaient aussi des sculpteurs sur bois professionnels, réalisant des iconostases et des encadrements d’icônes.
En approfondissant par la suite mes recherches sur la vie de Vladimir Sonin, je découvris un texte autobiographique dans lequel il racontait son enfance jusqu’à l’âge de quinze ans. Il y décrivait avec beaucoup de précision les voyages, la vie quotidienne et le travail de l’artel artistique dans laquelle son père l’avait initié dès son plus jeune âge. À quinze ans déjà, il travaillait chaque jour comme un véritable professionnel, exécutant des commandes. Après son mariage, d’après plusieurs témoignages, Vladimir Sonin parcourut durant de nombreuses années la région de Tchernigov avec sa famille, travaillant également à Soumy ainsi que dans les villages et petites villes environnants. On ignore pourquoi il vint finalement s’installer à Kiev alors qu’il était déjà un homme mûr. Il compléta néanmoins sa formation à l’École de dessin de Mykola Mourachko, située au 47 rue Volodymyrska.
…
…
D’après les récits de ma grand-mère, Vladimir Sonin fut immédiatement accepté parmi les grands artistes qui animaient alors la vie artistique de Kiev. Il fut le collègue, le compagnon et l’ami de Nikolaï Mourachko, Ivan Jijakevitch, des frères Pavel et Alexandre Svedomski, de Mikhaïl Vroubel et de Mikhaïl Nesterov. Artiste de grand talent, il participa aux peintures de la cathédrale Saint-Vladimir, des églises Saint-Cyrille et Saint-Georges, ainsi que de nombreux autres édifices religieux. Son travail fut récompensé par plusieurs diplômes de l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Notre famille possédait également une petite aquarelle représentant une rose, offerte par Mikhaïl Vroubel. J’ignore malheureusement lequel de mes proches décida de la donner à un musée, ni même dans lequel.
Pourquoi, après un siècle d’oubli, nous sommes-nous soudainement intéressés à Vladimir Sonin ? Tout est parti des recherches de la journaliste et historienne Inessa Atamanchuk, de Zaporijjia, qui publia un article consacré aux remarquables peintures de l’église Saint-Élie du village de Ternivka. On découvrit alors que ces fresques étaient l’œuvre de Vladimir Sonin. Ses recherches la conduisirent à Kiev, où, au même moment, Inna Ivakina et ses collègues de la Réserve nationale historique et culturelle de la Laure de Kiev-Petchersk menaient également une étude scientifique sur l’œuvre de Sonin. Cette heureuse coïncidence permit de réunir et d’élargir les recherches. Grâce aux informations disponibles sur Wikipédia, il fut établi que Vladimir Sonin avait encore des descendants. L’un d’eux, c’était moi, Vadim Borisovitch Zhezherin. Participer à ce travail est pour moi à la fois un honneur et un devoir.
C’est également à cette époque que je reçus, de manière totalement inattendue, un message venu de France de Thomas Gauthron, arrière-petit-fils de Nicolas Sonin, le fils de Vladimir Dmitrievitch. Nicolas Sonin, chevalier de Saint-Georges durant la Première Guerre mondiale et officier de l’armée blanche, fut contraint d’émigrer en France. Sa fille Tatiana — la grand-mère de Thomas Gauthron — naquit déjà en exil. Elle devint elle aussi artiste peintre et conserva toute sa vie l’espoir de renouer des liens avec Kiev. Je suis heureux que nous ayons pu, de son vivant, lui transmettre des photographies et des documents concernant ses ancêtres. »

En recoupant l’ensemble de ces informations, nous sommes désormais en mesure de reconstituer plusieurs grandes étapes de la vie de Vladimir, ainsi que les dates et les lieux qui les jalonnent :
- 1852 – naissance à Sapozhok, Ryazan, Russie
- vers 1875 (23 ans) : artiste peintre dans l’eglise de Sednev. Il rencontre probablement sa future femme
- 1877 (25 ans) Mariage à Tchernigov, Chernihivs’ka, Ukraine. Ils ont du y vivre au moins une année car leur fille ainée y née en 1878
- 1890 (38 ans) – formation à l’école de dessin Kiev de Nicholas Murashko
- 1901 (49 ans) – acquiert le rang de professeur de dessin à Saint Petersbourg et retourne à Kief où il dirige le chantier des peintures de la Laure de Kiev-Petchersk
- 1914 (63 ans) – Vladimir est l’auteur de peintures murales de l’Eglise Saint Elias dans le village de Ternovka
- 1938 (86 ans)- déplacement pour Moscou à cause de la 2nd guerre mondiale
- 1941 (89 ans) Exil à Samara ou les 2 époux décèdent 1 an plus tard
Illustrons ce chemin avec une carte :


Un élément continue pourtant de m’intriguer. Comment mon grand-père Nicolas Sonine a-t-il pu recevoir, chez lui en France, les deux portraits peints par son père en 1928 ?
Cette découverte signifie qu’en dépit de son exil et de l’isolement imposé par les bouleversements politiques, Nicolas avait réussi à maintenir une correspondance avec sa famille restée en Union soviétique. À une époque où les échanges entre les émigrés russes et leurs proches étaient devenus particulièrement difficiles, ses parents lui avaient offert un cadeau d’une immense valeur sentimentale : leurs propres portraits.
Sept ans après avoir quitté définitivement son pays (=> Lire les mémoires de Tania.), ils lui permettaient ainsi de découvrir leurs visages tels qu’ils étaient devenus. Ce geste est profondément émouvant. Il témoigne que, malgré les frontières, les régimes politiques et les milliers de kilomètres qui les séparaient, les liens familiaux n’avaient pas été rompus.
Cette correspondance soulève encore bien des questions. Combien de temps les échanges ont-ils perduré ?
Nous pouvons seulement affirmer qu’en 1939, au moment de la constitution du dossier de naturalisation, Nicolas reconnaît que, contrairement à son épouse, il n’a plus aucune nouvelle de ses parents dont il donne d’ailleurs des années de naissance erronées :

D’autres lettres ou photographies ont-elles existé ? Ont-elles disparu au fil des décennies ? Autant de mystères qui restent aujourd’hui encore à élucider.
Suite à la lecture de cet article, Inessa comble une partie de mes interrogations :
Vadim Zhezherin savait que Vladimir Sonin avait correspondu et envoyé des portraits à son fils Nicolas en France. Ce lien avec l’étranger faisait toutefois peser une menace sur l’ensemble de la famille, Vladimir risquant d’être arrêté. Vers 1937, ses filles décidèrent donc d’emmener leurs parents à Moscou, où elles espéraient sans doute mieux les protéger. Son petit-fils Boris Zhezherin fut néanmoins arrêté par la suite, précisément en raison des relations entretenues par la famille avec la France, alors présentée par le régime soviétique comme un pays « impérialiste ».
Cet épisode traumatisant a probablement conduit Vladimir à interrompre toute correspondance avec son fils, afin de ne pas exposer davantage sa famille. Cela expliquerait pourquoi, en 1939, Nicolas déclarait ne plus avoir de nouvelles de ses parents.
Conclusion
Lorsque j’ai commencé cette enquête, je ne connaissais de Vladimir Sonin qu’un nom et une profession transmis par ma grand-mère et deux mystérieux portraits accrochés dans l’entrée de la maison familiale que Tania m’a offert au noël 2015 (je ne pouvais pas recevoir meilleur cadeau ❤️). Je n’imaginais pas qu’ils me conduiraient jusqu’à Saint-Pétersbourg, Kiev, Sednev et Samara. Ni qu’ils me permettraient de retrouver de brillants cousins ukrainiens qui partagent la même passion de l’histoire familiale. J’ignorais totalement leurs existences. Aujourd’hui, je continue de correspondre avec certains d’entre eux. Avec Inessa et Adil, nous poursuivons patiemment nos recherches dans cette généalogie complexe. Un immense merci à eux pour leur aide précieuse 🙏.
Au fil des recherches, Vladimir Sonin est progressivement sorti de l’oubli de ma famille. Derrière le peintre d’icônes de la Laure de Kiev-Petchersk est apparu un homme : un père de famille, un artiste reconnu par ses contemporains, un enseignant diplômé de l’Académie impériale des Beaux-Arts et un acteur important de la vie artistique de Kiev à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles.
Cette aventure m’a surtout rappelé que la généalogie ne consiste pas uniquement à accumuler des dates et des actes d’état civil. Elle permet de retrouver des visages, de comprendre des destins et parfois de réunir des familles séparées depuis plusieurs générations. Grâce à Internet, aux archives, mais surtout à la générosité de nombreux cousins, conservateurs, journalistes et historiens, une mémoire familiale que l’on croyait perdue a pu renaître.
Je garde un souvenir particulièrement émouvant de ma grand-mère Tania découvrant, à l’âge de 93 ans, les véritables photographies de ses grands-parents pour la première fois de sa vie. Ce moment résume à lui seul l’intérêt de la recherche généalogique : transmettre, avant qu’il ne soit trop tard.
L’enquête n’est d’ailleurs pas terminée. De nombreuses zones d’ombre subsistent encore autour de Vladimir Sonin, de ses premières années, de ses œuvres aujourd’hui disparues et du destin de certains membres de sa famille et de ses ancêtres. Mais une chose est désormais certaine : grâce au travail collectif de passionnés répartis dans plusieurs pays, Vladimir Dmitrievitch Sonin a retrouvé la place qui lui revient dans l’histoire de sa famille…
Au-delà de ces recherches, les échanges que j’entretiens avec mes cousins ou amis ukrainiens sont toujours empreints d’une grande dignité. Ils cherchent même parfois à me rassurer. J’admire profondément leur courage face aux conséquences et aux dangers engendrés par la guerre absurde menée par Vladimir Poutine.
Pour en savoir plus, vous pouvez consulter et suivre la page Facebook Vladimir SONIN, afin d’être informé de toute nouvelle découverte.
Ou lire : Nicolas et Nina, le destin français d’un couple russo-polonais
Laisser un commentaire