
À ma demande, ma grand-mère, Tatiana Sonine (1921-2017) dite Tania, avait entrepris la rédaction de ses mémoires. Malheureusement, son décès brutal l’a empêchée de mener ce projet à son terme. Son récit demeure néanmoins le témoignage précieux d’un destin hors du commun. Tout au long d’un siècle marqué par de profonds bouleversements, Tatiana a toujours été actrice de sa propre vie, faisant preuve d’une remarquable force de caractère et d’une grande détermination.

entre « [ ] » les remarques ajoutées par Thomas
Mon père Nicolas Sonine né le 23 décembre 1896 [en fait 23 décembre 1895 – Tania pensait 23 décembre 1896 mais elle devait confondre 1895 avec 1896 car il est né le 4 janvier 1896 en calendrier Julien] à Kief.

Après des études universitaires [non, au collège jusqu’à 18 ans comme indiqué dans le dossier de naturalisation], puis l’école militaire, sorti officier il a rejoint l’armée impériale en guerre contre les allemands. Il a été blessé et gazé. Il a reçu une balle au cœur et a été protégé par une pierre peinte [icone] par son père et qui se trouvait dans la poche de son uniforme. Le Star abdique en 1917. C’est la révolution. Les soviets prennent le pouvoir. C’est une nouvelle guerre qui commence. L’Armée se bat contre les usurpateurs. En 1920 c’est la défaite et la fuite pour les blancs. Nicolas passe par Odessa où il rencontre Nina Grzybowska ma mère, née le 4 juillet 1898 à Pomiechovo en Pologne (russe à l’époque).

Arrivée en Turquie, comme tous les réfugiés, ils sont pris en charge par la croix rouge qui fait de son mieux. De nombreux pays amis proposent de partager ces étrangers. Le temps passe et nous sommes toujours à Istanbul. Le 9 octobre 1921 [date calendrier Julien donc le 22 octobre 1921 en France ce jour là] c’est ma naissance et je deviens Tatiana. L’attente est longue et enfin nous sommes programmés pour les USA. Au dernier moment ma mère tombe malade, le typhus, et c’est la quarantaine.
[remarque d’Isabelle Sonina : Nicolas Sonine lui raconta qu’un bateau à destination des États-Unis transportait des personnes atteintes du typhus et qu’il avait donc été placé en quarantaine. Ce témoignage invite à considérer avec prudence la version rapportée par Tania. La Croix-Rouge aurait ensuite affrété un navire à destination de Marseille afin d’évacuer les réfugiés russes et arméniens demeurés sur place. À leur arrivée, les Arméniens furent dirigés vers le camp Oddo, tandis que les Russes furent accueillis au camp Victor-Hugo.]
Un jour arrive un bateau de France, nous embarquons pour Marseille (j’ai 5 ans [en réalité 2.5 ans car juillet 1924]). Pour peu de temps, assez pourtant pour avoir un petit frère André, né le 12 avril 1925. Nous quittons Marseille pour Arles où il y a du travail pour mon père : les vendanges, puis l’entretien dans le vignoble. Il parle le français l’ayant appris à l’université. Ma mère doit l’étudier, elle gardera toujours son accent russe. Elle apprend à coudre et nous serons toujours bien vêtus. Elle-même est élégante et travaille pour quelques magasins. Nous restons cependant une famille pauvre et plus tard l’école je serais la « sale étrangère ». Après quelques années, nouveau départ pour Vichy. C’est une station thermale et une jolie ville. Mon père trouve du travail et ma mère fait de la couture. Moi je vais à l’école communale

Pour en savoir plus sur ses parents, lire article : Nicolas et Nina, le destin français d’un couple russo-polonais
Je travaille bien à l’école et passe mon certificat d’étude avec un premier prix. Là je suis vraiment la sale russe. J’ai pitié de celle qui était toujours 1ère de la classe et lui donne 2 livres de mes prix. J’ai eu quand même une amie et surtout l’amitié de la directrice qui m’a permis de me rendre à la bibliothèque autant que je voulais. J’étais la seule à avoir ce privilège, j’ai lu beaucoup et de tout. Cela m’a servi plus tard. Je passe à l’école supérieure. Mon petit frère va en classe lui aussi.

J’ai 15 ans quand je rencontre Robert Gauthron chez des amis de mes parents. Il revenait du Gabon et faisait une cure à Vichy. Il avait 35 ans.

Après quelques visites chez ces amis, avec mes parents, il me demande en mariage. C’est tout à fait inattendu pour moi ! Il est vrai qu’il m’intéresse quand il parle de l’Afrique, il me donne l’envie de connaitre ces lointains pays, d’autant plus que mon père m’a souvent raconté l’Outre-mer et ses étranges habitants. Il nous avait fait des dessins des bamboulas, sans avoir jamais vu ces pays lui-même. Bien sûr, mes parents refusent, je suis trop jeune et lui trop âgé pour moi. Mais j’ai envie de voyage et menace de partir de toute façon. J’ai été séduite tout à coup à l’idée de cette perspective de vie étrange et nouvelle. Je ne pensais pas plus loin !! Mes parents finissent par accepter. Robert était muté pour Madagascar, par sa compagnie « La Marseillaise ». Il me raconte que l’Ile Rouge, c’est encore plus beau que les côtes d’Afrique. Il termine sa cure et notre mariage a lieu le 31 mai 1937.


Avant de partir il s’agit d’acheter des vêtements pour la colonie, c’est à dire : jupe et veste avec des poches partout, un casque colonial, des chaussures plates, le tout couleur kaki !!
Je me voyais mal pour ce genre « vieille fille » ! J’étais jeune et c’était plus amusant d’être comme les autres de mon âge. J’ai bien rit et n’en ai fait qu’à ma tête. Pas de casque, mais un superbe chapeau cowboy. Des shorts de pantalons pirates à la mode etc… Mes parents n’étaient pas très heureux. Moi pleine de confiance et de projets. Départ pour Bordeaux [erreur a priori départ de Marseille voire note sur le voyage], puis embarquement sur le « Leconte de Lisle » pour Madagascar.


A cette époque les voyages étaient longs, avec plusieurs escales passionnantes. Arrivée à Diego Suarez [aujourd’hui Antsiranana], grand port, et grosse chaleur.

Robert était chargé de faire prospérer le comptoir déjà installé, avec un contrat de 2 ans. La maison était convenable et organisée. Un boy et un cuisinier nous attendaient. Assez vite nous avons fait quelques connaissances, ainsi que d’autres agents allant rejoindre leurs postes, lesquels nous retrouvons plus tard au cours de nos déplacements. Robert était satisfait de son bureau et de l’entrepôt assez important. Il était le patron de ces employés et donc il était très occupé.

N’ayant rien à faire je trouvais le temps long, je ne pouvais que lire, m’ennuyer et rêver. Une année est passée.

Un jour l’agent de l’Ile Ste Marie que Robert connaissait nous a invités à passer le week-end chez eux à la première occasion. Cela s’est présenté, Robert devait visiter quelqu’un à Sambara. Nous avons fait ce trajet par la route. Moi n’ayant pas de raison de rester avec lui, j’ai préféré voir les amis à Ste Marie et Robert devait m’y rejoindre 24h après. Donc on organise mon départ par le long de la côte, à travers la forêt. J’étais enchantée.

Je m’installe sur la chaise à porteur. Un brancard fait de 2 grosses et longues branches et d’une toile. Des indigènes savent très bien organiser une chaise confortable avec d’autres branches plus petites. 4 hommes sont postés à chaque bout et en marche !
J’avais avec moi une équipe : le cuisinier (le chef) son aide, les porteurs pour mes baguages et le ravitaillement, mes porteurs (8 hommes). J’étais la reine ! Intouchable – on m’appelait « mena-voul » les cheveux d’or ! Quelle belle époque ! Bien révolue – pour moi, c’était un rêve : traverser cette forêt vierge avec les makis très nombreux, des singes, des oiseaux, des serpents (pas venimeux), les fleurs, surtout des orchidées. A part des crocodiles dans les marais, il n’y a pas d’animaux dangereux. Après une nuit dans un gite, et la journée suivante dans la forêt qui longeait le bord de mer, nous arrivons devant un embarcadère en face de l’ile Ste Marie. La distance est courte donc ce doit être rapide, mais la mer me semble agitée. On sort de la baie avec une barque à moteur. C’est la tempête qui se lève, ce qui n’était pas prévu. Je ne sais plus si j’ai eu peur, mais mon passeur a cru sa dernière heure venue et a lâché sa commande, s’est mis à genoux pour prier, il n’en a pas eu le temps quand il m’a entendu, sa frousse lui a fait reprendre sa commande. Le port n’était pas loin et nous sommes vite arrivés. Les amis nous attendaient. Notre visite a été instructive et vraiment agréable. Cette ile a longtemps occupée par les français et a contribué à l’occupation de Madagascar. Robert est venu nous rejoindre et nous avons eu un séjour sympathique. Il fallait repartir au bout de 3 jours et remonter sur Diego par la route. C’était long et nous avons dû faire plusieurs escales assez confortables et surtout intéressantes. Cependant cela n’avait
rien à voir avec les merveilles de la forêt. Rentrés à la maison, c’est la routine. Bien vite je ne trouvais pas passionnant le métier que faisait Robert. Revendre en gros aux commerçants locaux ce qui venait de France. N’ayant rien à faire, j’ai eu le temps de réfléchir. J’avais lu l’histoire de ce pays. Le sol était riche et produisait selon les régions des cultures différentes et très demandées en métropole – dont le café. Je me renseigne davantage et en parle à Robert. Il n’est pas intéressé, j’insiste. Pendant 1 an j’essaye de lui faire admettre qu’il y a mieux à faire que de rester à Diego. Et surtout de se mettre à travailler pour son propre compte. Enfin il admet que j’ai raison, il donne sa démission et nous nous préparons pour le grand départ pour le sud.

Vente de la voiture et quelques économies nous achetons un vieux camion et le nécessaire pour une installation sommaire et le ravitaillement. Enchantés et de bonne humeur nous partons pour l’aventure ! La route sera longue avec des voies en latérite [La latérite (du latin later, brique) est une roche rouge ou brune, qui se forme par altération des roches sous les climats tropicaux.] pas faciles avec des gués à passer, quelques mauvais ponts ou à traverser des rivières sur des radeaux rustiques. Nous logeons les 2 premières nuits dans 2 petites villes bien organisées. Puis repartons pour la grande escale chez l’agent de la Compagnie a Fianarantsoa, qu’est une grande ville. Le couple qui nous reçoit devient nos amis pour longtemps. Nous ne sommes qu’au milieu de notre voyage. Nous avions décidé de nous fixer sur la côte sud-est.
Dans un village nommé Farafangana. Nous savions qu’il y avait de grandes quantités de café. Des plantations de tailles diverses tenus par quelques grands propriétaires, d’autres appartenant aux habitants malgaches. Après quelques jours de repos chez nos amis nous reprenons notre voyage. Nous avons que nous aurons une route difficile et longue. Je suis étonné de voir Robert ancien colonial accepter les caprices d’une gamine. C’est pourtant ce qui fera sa fortune. C’est avec bonne humeur que nous continuons. Nous ferons 2 piques niques et couchage dans le camion avant d’arriver à notre destination. Il fait presque nuit. A l’entrée du village, une paillote éclairée. C’est un marchand, c’est un vieil homme blanc, un réunionnais. Il vend un peu de tout. Y compris les allumettes à la pièce ! On discute, il veut bien nous loger dans un cabanon de son jardin. Et nous renseigne sur ce village. Il nous parle même d’une maison en brique à l’abandon que nous irons voir le lendemain. Nous sommes optimistes, tout va bien. Le lendemain, réveil de bonne heure. Notre bonhomme nous trouve un guide pour trouver la fameuse maison miracle. C’est une grande bâtisse en brique pas trop abîmée. Nous trouvons le propriétaire, et faisons l’affaire, nous louons et nous installons. Facilement nous trouvons des braves noirs qui veulent bien travailler pour nous. Il y a beaucoup à faire !

Quel dépaysement pour nous. Ce village est en pleine brousse. La prochaine petite ville est très loin. Alentour c’est la forêt, avec petites et grandes plantations de café. Quelle végétation ! De beaux arbres partout. La mer est proche. Pas loin une petite rivière ainsi que des marais. Autour de la maison un grand jardin abandonné depuis longtemps. Tout cela me plait beaucoup et je sens que nous allons bien nous organiser. Dans une rue (une vraie) il y a des constructions en briques. Le « trésor » dirigé par un français responsable. Pas loin la maison assez grande de la Cie marseillaise avec son gérant (ce sera un concurrent). Une demeure pour un administrateur français. Puis une maison assez petite pour un jeune médecin français qui s’appelle « Destombes », c’est amusant !! Également une poste, le reste c’est le quartier chinois, des commerçants et des collecteurs de café (ils seront nos chéris). Des paillotes en grandes quantités habitées par les indigènes. Nous avons fait les visites importantes en priorité, puis aux principaux et importants chinois. L’aménagement et le nettoyage de votre maison a été vite fait. Nous avons trouvé du personnel nécessaire assez satisfaisant parmi les indigènes et au travail !!! Je suis devenue le second de Robert. Il devait m’apprendre le métier de ce commerce d’achat et palabres avec les chinois. En réalité cela a été facile. J’ai été conquise par l’honnêteté de ces chinois, avec eux pas de contrat ou un quelconque papier. Seulement la parole et c’était suffisant. Personne ne trichait. Nous nous sommes parfaitement entendus avec eux durant les années de notre vie à Farafangana
Par la radio ou les télégrammes, notre courtier à Paris nous avions chaque jour les cotations. Le chinois affluait très tôt le matin (il me trouvait souvent en pyjama) pour avoir les nouvelles des prix du jour. après attente, les camions livraient le café dans de vieux sacs (les quantités étaient variables) qui étaient aussitôt pesés et vidés dans le silo pour un mélange homogène. Ce café de même qualité était du « Robusta ». —- [nom du nom du café manquant] était plus rare et plus cher et se traitait à part. Le remplissage se faisait dans des sacs de jute au nom de « Robert Gauthron », imprimés en grand et en noir tous contenant 60 kg de café (1kg pour le sac). Puis ils étaient cousus avec du rafia par un groupe de femmes préposés à cette tâche. Tous ces sac devaient être absolument identiques et prêts à l’embarquement. Un compradon surveillait de très près ces travaux. Robert et moi-même devions vérifier et surveiller tous les activités afin que tout se passe bien.
Donc le temps s’écoule sans grand changement. Après un an et une fois organisé nous avons fait quelques escapades pour affaires et ou pour trouver une voiture et chacun notre tour, rarement ensemble, et pour peu de temps. Nous avons acheté le permis de conduire.

L’embarquement pour la France n’était pas très régulier. Parfois l’attente d’un navire était assez longue. Surtout avec la guerre et la présence des sous-marins allemands autour de Madagascar. Peu de bateau et pas de ravitaillement. Nous étions isolés et l’île devait s’organiser et produire ce qui venait généreusement de France. Donc fabrique des vêtements avec le coton. Les Chaussures sacs, valises avec les peaux de crocodile. Les cultures diverses ont progressé, la terre étant riche au gré des imaginations on a su utiliser les richesses du pays.
Après la guerre le contrat avec l’Europe a repris et nous avons pu avoir des nouvelles des parents et amis. Nous ne nous sentions pas très fier d’avoir été, pendant ces années difficiles, protégés dans un autre monde. Pour l’île Rouge, les ennuis ont commencé en 48 et mal terminé en 50. En attendant les navires sont revenus, le commerce a repris…

Les derniers paragraphes ont été extrait de feuilles de brouillon qu’elle n’a pas eu le temps de remettre en forme :

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