Mon grand-père savoyard, Robert Gauthron (1902-1976), a consigné dans un petit cahier le récit d’une aventure qu’il a vécue à l’âge de 13 ans, en 1915.

Au fil de 11 pages manuscrites, il raconte une promenade improvisée en montagne avec deux de ses cousins parisiens. Une escapade qui aurait pu tourner au drame…
Transcription intégrale :

1915 (Haute Savoie)
Nous sommes en juillet. Le
temps s’est brusquement refroidi et
dans la nuit la neige est tombée
1915 (Haute Savoie)
Nous sommes en juillet. Le
temps s’est brusquement refroidi et
dans la nuit la neige est tombée sur les montagnes
Mes deux cousins, venus de Paris
passer leurs vacances en Savoie sont
stupéfaits de voir de la neige
en été. Ils me demandent de les
emmener sur la montagne pour toucher
la neige. L’un a 15 ans 1/2 l’autre
18, j’en ai 13.
[En examinant sa famille, il semble que les deux cousins évoqués soient Jean Besson (1899-1981) et Pierre Besson (1901-1983). À l’été 1915, ils étaient respectivement âgés de 15 ans et demi et de 13 ans et demi, des âges qui ne correspondent pas tout à fait au récit.
Il faut toutefois garder à l’esprit que ce témoignage a été rédigé de nombreuses années après les faits. Robert a donc pu commettre une légère erreur de mémoire, soit sur l’âge des protagonistes, soit sur la date de l’événement. Il n’est ainsi pas exclu que cette aventure se soit déroulée en 1916, voire en 1917.]
Je n’y vois pas d’inconvénient
après le déjeuner on entreprend
l’ascension. Pour moi c’est une
promenade. La montée se
fait à peu près bien. Bien que mes
deux gars n’ayant pas l’habitude
glissent quelquefois. En trois heures on
arrive à la neige à 1800 mètres environ.
arrivé là mes deux compagnons
veulent monter dans la neige, sur la
pente, sans sentier. *
—————————————–
* [écrit en marge] Malgré mes avertissements, car ils
n’ont pas l’équipement
qui convient. Ils ne veulent rien
entendre. Une espèce
de griserie les emportent. Ils montent
s’agrippant à tout ce qui se présente.
Cet effort supplémentaire après la
longue marche ne tardent pas à
leur couper les jambes. Ils s’arrêtent
sous un petit sapin
—————————————–
et regardent
l’ensemble sauvage magnifique qui s’offre
à eux. Partout la neige et
au fond, en bas, bien loin, la
vallée.
Brusquement un petit vent se
lève, un nuage dense nous entoure.
Le nuage et la neige se confondent.
Je vois que mes deux gars sont
impressionnés. L’enthousiasme de la
montée fait tout d’un coup place
a une certaine inquiétude. Le fait
de s’être arrêté, et par manque
d’entraînement leur fait sentir
la fatigue. Ils voudront
bien maintenant re descendre et
sortir de ce nuage qui les inquiète.
Une demie obscurité est venue.
Je prends ma décision et
leur dit de faire comme moi.
J’avise un buisson à une dizaine de
mètres plus bas.
Progresse un peu sur le
côté en m’agrippant aux
herbes dessous la neige
peu épaisse et me laisse glisser.
Je m’arrête pile sur le
buisson. On peut descendre
ainsi beaucoup plus vite qu’on
est monté.
Le grand se prépare à
faire la même chose, mais
s’accroche mal, loupe la
trajectoire et va atterrir comme
un toboggan durement sur un petit sapin
beaucoup plus bas.
Il est évidemment choqué mais
je comprends que c’est beaucoup
plus sérieux. Quoique n’ayant
absolument rien de cassé il
a eu très peur et se met à
crier à pleurer. Je descends
vers lui et essaye de lui
remonter le moral. Rien à faire
son frère se met aussi à se
lamenter. Je vois qu’on ne
pourra pas descendre. Je n’ai
absolument rien qui puisse
me servir, même pas un
bout de corde.
Je commence moi aussi à
être inquiet.
Le nuage s’épaissit en même
temps que l’obscurité.
Je tente de les rassurer. Je
vais les faire monter jusqu’en,
haut sur un petit plateau
où ils pourront au moins se
détendre et se reposer. Il est plus temps de monter.
Comme je vois que je ne
pourrais pas en tirer plus, je
finis par les décider en leur
promettant d’aller chercher des
secours au village, derrière
la montagne
Ils n’auront qu’à attendre
ils ne pouvaient plus ni monter ni descendre.
Je réussis à les persuader et
ils trouvent la force pour faire
dans la neige les 50 mètres
qui nous séparent du plateau.
On y arrive.
Je vois que maintenant ma
tâche va être très rude car il
faut que je passe un col
j’atteigne le haut de
la montagne et redescende
de l’autre côté. Environ
heures de marches en
temps normal, mais en
partie de nuit sans pouvoir me
repérer la neige atteignant
en haut 50 cm.
Je n’étais jamais descendu
de l’autre côté.
En passant le col, je descendais
de l’autre côté ou le
nuage était encore plus dense et
passant à un mètre d’un précipice
de 200 mètres. Un faux pas et
c’était la chute mortelle.
J’arrivais en haut de la
montagne. Une chance ! de l’autre
côté plus de nuages.
Je voyais dans le fond deux
petites lumières, le village des
montagnards. Et en face, déjà
haute une belle lune pour
m’éclairer.
Je descendais la pente abrupte
tout droit, dans les éboulis, les
rochers, la neige amortissant
les petits chocs.
J’arrivais aux chalets.
Le temps de m’expliquer, une
demie heure plus tard les gars
partaient avec des cordes, des lanternes, des chiens
de l’eau de vie, de la nourriture etc.
Il était minuit
J’en pouvais plus.
Vers 3 heures du matin, tout le
monde était revenu. Mes 2
compagnons (trouvés transit de froid => barré)
avaient changé de place. Le froid
les avait déjà engourdi et ils
étaient incapables de marcher. Il
avait fallu les frictionner, les couvrir de lainage
leur faire boire de l’alcool et les trainer, attachés
mais ils étaient sauvés.
Inutile de dire l’angoisse des
parents, ignorant tout de cette
équipée. Les caravanes mobilisées
les secours dépêchés, sans rien
trouver. Ce n’est que le soir
seulement qu’un des montagnards
vint les rassurer.
J’eu les jours suivants
l’honneur d’être cité dans leur
journaux locaux
L’année suivante je sauvais
deux touristes lyonnais qui
étaient descendus dans une
petite crevasse, au glacier des Bossons,
sur la glace encore
neigeuse du matin et qui ne
pouvait plus remonter, la
glace ayant ensuite fondue
par le soleil et devenue glissante.
Je les tirais hors de la
en faisant des marches avec
mon piolet et les attachant
avec ma corde.
C’était des gens très riches
et qui faisaient un argent
fou du fait de la guerre
et collectant les vieux
chiffons.
Ils roulaient en [Rolls-]Royce
Ils m’apportèrent les
jours suivants des photos en
diapositive, très bien réussies
qui me laissèrent une grosse
impression.
La Royce aussi.
Je crois que c’est de là que
mon orientation se dessina. Je
voulais avoir de l’argent et plus
tard faire des affaires.
Faire fortune avec des chiffons ?
Alors que mes parents hauts
fonctionnaires m’habillaient avec
les costumes usagers de mes frères
ainés
Robert Gauthron

Le récit de Robert Gauthron ne permet pas de reconstituer avec certitude son itinéraire. Toutefois, la confrontation du témoignage avec la topographie, les temps de marche, l’altitude, la présence de névés et les anciens chemins conduit à privilégier l’hypothèse d’une excursion sur les pentes du Môle, interrompue par un brusque épisode de brouillard vers 1 800 mètres d’altitude.

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