
Cet article retrace l’histoire de 4 générations d’horlogers cherbourgeois, leurs lieux d’activité, l’évolution de leur métier et des souvenirs familiaux. La bijouterie « Le Granché » était une référence dans Cherbourg. Elle a accompagné les moments importants de la vie de nombreuses générations de familles locales.
Une première question se pose : comment Alphonse Le Granché fils d’Aimable est-il entré dans le monde de l’horlogerie ? Pour tenter d’y répondre, penchons nous sur son environnement familial et relationnel…
Aimable Le Granché (1810-1887) exerce à Cherbourg comme artisan commerçant dans le domaine raffiné de perruquier-parfumeur.

Brutus Henry (1793-1859) exerçait lui aussi le métier de perruquier-parfumeur à Cherbourg. Il est donc très probable qu’il ait connu Aimable Le Granché dans le cadre de leur activité professionnelle. Cette proximité a pu favoriser la rencontre d’Aimable avec Joséphine Henry (1816-1856), fille dudit Brutus, qu’il épouse en 1834.

Jean Bernard Delesnerac de Meniville (1811-1836) est lui aussi qualifié de perruquier, notamment lors du mariage de son frère Adolphe Delesnerac (1812-1846) avec Louise Le Court (1814-1890), en 1832.

Il est donc très probable qu’il ait également connu Aimable Le Granché dans le cadre de leur activité professionnelle.
Le métier de perruquier semble alors bien représenté à Cherbourg, puisqu’on y retrouve un troisième à la même époque : Louis Victor Doucet (1795-1836).
Un fait intrigue : le vendredi 12 août 1836, Jean Bernard, devenu entre-temps ouvrier bijoutier, meurt à l’âge de 25 ans à 16 heures, au domicile de ses parents. Une heure plus tard, à 17 heures, Louis Victor Doucet décède à son tour, à 41 ans, à son domicile.
Deux jeunes confrères morts le même jour à seulement une heure d’intervalle, la coïncidence est troublante. Ont-ils été victimes d’un même accident, d’une intoxication ou d’un autre événement commun, avant d’être reconduits chacun à leur domicile ? En l’absence d’autre document, il est impossible de l’affirmer, mais cette simultanéité reste troublante.
Génération suivante, Alphonse Le Granché (1837-1924), fils ainé d’Aimable se marie en 1859 à Cherbourg avec Lise Delesnerac de Meniville (1835-1913) fille des précédents cités, Adolphe Delesnerac et Louise Le Court.

Lors de ce mariage, en 1859, Alphonse, 22 ans, est déjà qualifié d’horloger. Il vie et travaille 10 rue du Château en plein centre-ville.

Jean Bernard Delesnerac, oncle défunt de son épouse, avait d’abord exercé comme perruquier, avant de devenir ouvrier bijoutier, métier proche par certains aspects de l’univers de l’horlogerie. Il est décédé, en 1836, soit 1 an avant la naissance d’Alphonse. Il n’a donc pas pu personnellement lui transmettre le métier ni l’orienter vers cette profession.
Reste toutefois la possibilité que ce savoir-faire, ces relations professionnelles ou cette proximité avec les métiers de la bijouterie et de l’horlogerie aient perduré dans le cercle familial des Delesnerac.
Justement, revenons au mariage de 1832 d’Adolphe Delesnerac père de Lise femme d’Alphonse Le Granché. Nous trouvons parmi les témoins Georges François FOURNERIE « horloger âgé de 26 ans non parent ».
Georges François Fournerie (1807-1862), comme Adolphe Delesnerac (voir plus haut), fut portraituré par Jean-François Millet, vers 1840.

Le tableau représente un bourgeois élégant, dont la tenue et l’allure traduisent une réussite sociale et professionnelle certaine.
Son épouse, Augustine Dorey, posa elle aussi pour Jean-François Millet.

Les familles FOURNERIE/MILLET semblent avoir été assez proches. Georges Fournerie est en effet témoin, en 1841, au mariage de Jean-François Millet et Pauline Ono dite Biot (1821-1844).
Au milieu du XIXe siècle, la profession d’horloger est encore largement un métier d’artisan qualifié. L’horloger ne se contente pas de vendre des montres ou des pendules. Il les démonte, nettoie, règle, répare et entretient. Il doit connaître avec précision les mécanismes, les ressorts, les engrenages et les différents organes de régulation.

Son travail demande une grande minutie, une bonne vue, de la patience et une solide habileté manuelle. Les pièces sont petites, parfois fabriquées ou ajustées à la main, et les réparations nécessitent souvent un outillage spécialisé.

Avec le développement de la production industrielle au XIXe siècle, le métier évolue progressivement. L’horloger devient aussi commerçant. Il vend des montres, pendules, réveils et parfois des bijoux ou objets de petite mécanique. Dans certaines boutiques, horlogerie et bijouterie sont d’ailleurs étroitement associées.

Dans une ville comme Cherbourg, un horloger pouvait donc être à la fois artisan réparateur, vendeur et technicien spécialisé, avec une clientèle composée aussi bien de particuliers que de commerçants ou de notables.
Un horloger à son compte, pouvait posséder un commerce, éventuellement des biens, et évoluait dans des réseaux de notables ou de commerçants. Il est tout à fait plausible de le qualifier de bourgeois commerçant ou de petit bourgeois aisé.
Georges Fournerie aurait-il pu jouer un rôle dans l’orientation professionnelle d’Alphonse Le Granché vers le métier d’horloger ?
Le lien d’amitié avec la famille Delesnerac rend l’hypothèse séduisante. Il est possible qu’Alphonse ait découvert ce métier dans ce cercle familial ou relationnel, voire qu’il ait bénéficié de conseils, d’un apprentissage ou d’une mise en relation. En l’absence de document permettant de l’établir, cela reste toutefois une hypothèse.
Alphonse Le Granché (1862-1948), fils aîné d’Alphonse, poursuit l’activité d’horloger exercée par son père.

Anecdote : Alphonse porte une perruque sur cette photographie. Comme quoi, les perruquiers avaient encore toute leur utilité au XXᵉ siècle !
En 1894, il exerce au 2, place Napoléon comme artisan horloger à domicile, sans véritable commerce ouvert au public.

Vers 1903, son activité s’agrandit. Il investit dans un atelier-boutique ouvert au public, installé au 149, rue du Val-de-Saire.

Sa fille, Andrée Le Granché (1894-1977), née de son premier mariage, travaille également avec lui dans l’atelier. Restée célibataire et atteinte d’un pied bot malformation congénitale, elle participe ainsi à l’activité familiale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Cherbourg, en raison de son importance stratégique, subit de nombreux bombardements. Une partie importante de la population est alors contrainte de quitter la ville. Alphonse Le Granché, son épouse Félicie Raoult (1882-1957), ainsi que leur plus jeune fils encore mineur, Gérard (1925-2017), trouvent refuge à Granville. Alphonse installe son atelier rue Couraye.
Après la guerre, Alphonse regagne Cherbourg avec son épouse. Ses propres maisons étant occupées, le couple loue un appartement place Napoléon, où Alphonse décède en 1948.
André Le Granché (1911-1992), mon grand père maternel, fils aîné du second mariage d’Alphonse, choisit une autre voie en devenant fonctionnaire de police.
Son frère Christian Le Granché (1917-1990) reprend l’affaire familiale. Il lui donne une nouvelle dimension en étendant l’activité à la bijouterie.

En décembre 1945, il s’installe dans un magasin situé au 26, rue du Maréchal-Foch.

Fermé pendant la guerre, cet établissement était auparavant tenu par M. et Mme Claudius Métra.
Philippe Le Granché partage une anecdote. « quand j’habitais au-dessus du magasin, j’étais intrigué par la présence dans le plancher d’une petite boite carrée qui en la soulevant permettait de voir dans le magasin. Papa [Christian] me racontait que Madame Métra, jalouse et pingre, surveillait son mari. La caisse était positionnée juste en dessous ! »
Ils avaient eux-mêmes succédé à M. et Mme Alphonse Lalande. 2 sources nous indiquent que les Lalande étaient effectivement bijoutier en 1910 et 1925, Rue du Bassin, rebaptisée rue du Maréchal-Foch en 1929.

Sur la porte nous distinguons l’inscription « Le Granché suc[cesseur] A. Lalande », en référence aux anciens propriétaires du magasin qui devaient avoir bonne réputation. Il est aussi probable que les Métra n’aient pas exercé bien longtemps à cette adresse avant la guerre.


En 1970, la boutique est entièrement refaite.

Christian avait épousé Denise Feuardent (1910-1999) qui l’aida dans son activité.
Anecdote : Denise Feuardent (1910-1999) avait été mariée en premières noces à Marcel POUSSIN (1907-2002), également horloger de Cherbourg, dont elle avait divorcé après guerre en 1945.


En 1903, Alphonse Le Granché (père) avait acquis une concession perpétuelle au cimetière des Aiguillons à Cherbourg, à la suite du décès prématuré de sa fille cadette, Ernestine (1872-1903), disparue à l’âge de 31 ans. Son fils Alphonse, sa petite fille Andrée et son petit-fils Christian (ce qui n’est le cas de ses 2 frères André et Gérard) y reposent également, entourés de leurs familles. Ainsi, nos 3 générations d’horlogers restent unies par-delà la mort.


À son tour, Philippe Le Granché, fils de Christian et Denise et cousin germain de ma mère, succède à son père en 1985.

Il poursuit ainsi l’activité familiale d’horlogerie-bijouterie à la même adresse avec quelques transformations.

La 1ère partie de la rue Maréchal Foch périclite avec la fermeture de plusieurs magasins de bouche notamment et la création des rues piétonnes dont elle ne fait pas partie.
Il reprends donc en 2000 avec son épouse Danielle une bijouterie située au 9 toujours rue Maréchal Foch. Cette adresse plus centrale fait partie du circuit traditionnel emprunté par les Cherbourgeois et s’avère nettement meilleures quant à la fréquentation. Il conserve l’enseigne « Julien d’Orcel » de son prédécesseur. Julien d’Orcel est une coopérative d’achat, enseigne du groupe Synalia n° 1 à l’époque dans le secteur de l’horlogerie-bijouterie.

En 2019, après plus de 50 années d’activité, débutées en 1968 auprès de mes parents, il prend une retraite bien méritée.
Pour cette occasion, en décembre 2018, La Presse de la Manche consacre un article sur l’histoire de la bijouterie familiale, retraçant son parcours à travers les différentes générations qui l’ont précédé à sa tête :


Sur 4 générations, la famille Le Granché a maintenu une activité liée à l’horlogerie-Bijouterie, tout en l’adaptant progressivement à son époque. À l’origine, le métier reposait avant tout sur le savoir-faire artisanal de l’horloger, capable d’entretenir, régler et réparer montres et pendules.
Avec le développement du commerce et la diffusion croissante des montres produites industriellement, l’activité de bijoutier évolua progressivement vers une combinaison de réparation, vente et conseil, tout en conservant le savoir-faire et l’identité familiale. Après plusieurs générations de transmission, l’établissement cesse finalement son activité… faute de repreneurs.
Je garde le souvenir de ma famille qui évoquait avec fierté cette longue histoire à travers les générations.
A l’été 1994, à l’occasion du mariage de mon cousin germain à Cherbourg, une grande partie de la famille était réunie. Le lendemain, dans une sorte de petit pèlerinage familial, nous avons eu envie de retourner devant la Bijouterie Le Granché et s’y faire prendre en photo ensemble.

La Bijouterie Le Granché jouissait d’une excellente réputation et était associée à une image de qualité et de confiance. Au fil des années, plusieurs personnes m’ont raconté y avoir acheté un bijou ou une montre pour marquer un moment important de leur vie : baptême, mariage, anniversaire ou autre événement familial.
Ces témoignages donnent une dimension très concrète à cette histoire. Au-delà de l’activité commerciale, la bijouterie a accompagné pendant des décennies les grands moments de la vie de nombreuses familles cherbourgeoises.
Cela a été le cas pour moi aussi. La gourmette que mes grands-parents maternels m’ont offerte à noël 1985 provenait de la bijouterie Le Granché.
Elle a pour moi une valeur sentimentale particulière. Elle me relie à mes grands-parents, mais aussi à toute cette histoire familiale transmise de génération en génération autour de l’horlogerie et de la bijouterie.
Je l’avais perdue lors d’un déménagement en 2005. 20 ans plus tard, en 2025, je l’ai retrouvée tout à fait par hasard. Pour mon anniversaire 2026, mes 3 enfants m’ont fait un cadeau surprise qui m’a beaucoup émue. Ils ont fait remettre à ma taille (5 maillons retirés) et restaurer ma vieille gourmette en argent.
Plus de quarante ans après l’avoir reçue, je la porte à nouveau à mon poignet.

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